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Dépolitisation de masse et disparition de la gauche - Analyse du cas polonais depuis 1989 PDF Drukuj Email
Wpisał Administrator   
poniedziałek, 19. lipiec 2010 09:17


Dépolitisation de masse et disparition de la gauche
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Analyse du cas polonais depuis 1989

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Depuis le début du XXe siècle, on a parfois soutenu l'hypothèse que la périphérie orientale de l'Europe, à cause de son caractère proche mais « archaïque », préfigurait souvent les processus qui allaient s'étendre ensuite vers l'Ouest. On ne peut nier que les premiers gouvernements sociaux-démocrates occidentaux ont vu le jour seulement après que la Russie,puis ses voisins, aient opté pour le socialisme. Et quoiqu'on pense de cette hypothèse, on ne peut pas nier non plus que depuis 1989, les anciens pays du bloc de l'Est ont servi de terrain d'expérimentation aux politiques néolibérales imaginées et souhaitées par les élites possédantes occidentales. Il est clair que les nouvelles-anciennes élites des ex-pays socialistes se sont attelées dans la plupart des cas, avec une ardeur de néophyte, à la mise en place de politiques néolibérales accompagnées de sauces qui traditionalistes en apparence, qui nationalistes en apparence, qui religieuses en apparence, qui libérales bobos en apparence, etc. Avec les résultats que l'on connait : une nord-américanisation des modes de vie des nouveaux possédants et une latino-américanisation de celui des masses. Bref, comme l'annonçait Nikita Khrouchtchev au sortir des rigidités staliniennes qu'il avait lui même imposées à ses compatriotes avant d'opérer un retournement digne d'une danseuse étoile du Bolchoï, on a bien réussi là-bas à « rattraper l'Amérique ! ». Mais comment tout cela a-t-il été possible ? Comment cela s'est-il réalisé ? Et quels sont les résultats de ces politiques ? Nous donnons ici la parole à un des anciens acteurs du combat des ouvriers polonais d'avant 1989, toujours militant de base, et pour la base. Il nous apporte le regard envers ces changements de ceux qui n'en profitent pas, et il tente de décrire la scène politique et sociale polonaise à l'étape actuelle. D'une certaine façon, cet article ne répond pas seulement aux questions que l'on peut se poser si l'on veut suivre l'évolution d'un pays comme la Pologne, car on ressent bien qu'il décrit quelque chose qui est aussi souvent présent désormais dans la réalité des sociétés occidentales. La disparition de la vitalité et de l'engagement social dans des sociétés désenchantées et apathiques, dans des sociétés que l'auteur décrit comme étant en état d'hypnose. Suite à l'emploi de méthodes économiques et médiatiques jusque là inédites à une telle échelle par les puissants du moment.

La Rédaction

Dépolitisation de masse et disparition de la gauche
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Analyse du cas polonais depuis 1989


Juin 2010



Piotr Ikonowicz*



L'antidote au manque de sentiment, à l'atomisation, à l'indifférence envers l'injustice, c'est l'empathie : la capacité à ressentir un lien avec celui qui souffre, à se placer dans sa situation, à s'identifier à ses pensées, à ressentir ce qu'il ressent. Toutefois, à l'heure de la panique généralisée dans un monde où il est préférable de ne pas aller faire des examens médicaux car de toute façon on n'aura pas les moyens pour se soigner, c'est devenu un exercice difficile ou même impossible. Personne ne veut même imaginer ce que cela signifie d'être rejeté, expulsé, repoussé. Voilà ce qu'on expulse de sa conscience. C'est cette peur de penser qui permet de dénoncer les victimes du système sous les applaudissements de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé. Le spectateur objectif, donc celui qui n'est pas encore totalement paniqué par le théâtre de la vie sociale, se retrouve devant un choix. Ou bien nous sommes face à de méchantes gens qui augmentent en nombre et qui méritent d'être punies, sous forme de pauvreté pour leurs péchés, ou bien c'est le système qui fait naître de plus en plus de victimes innocentes, et alors le seul choix rationnel est de s'y opposer avant que le nombre de victimes n'augmente encore. Décidez vous avant qu'il ne soit trop tard. Car les décisions prises une fois l'exclusion sociale accomplie perdent de leur importance.



La scène politique polonaise en 2010 est toujours loin d'avoir débouché sur une structuration durable. Depuis le début de la transformation systémique, elle a toujours été marquée par l'apparition continuelle de nouveaux partis politiques qui disparaissaient ensuite, pour laisser place à d'autres. Depuis quelques années cependant, on parle de plus en plus en Pologne de la cristallisation d'un système bipartis. Les enquêtes donnent en effet à la « Plateforme civique » (PO) et à « Droit et Justice »1 (PiS) plus de 80% des réponses favorables, tandis que les débats publics sont dominés par ces deux formations. Le Parti agrarien polonais PSL, membre de la coalition gouvernementale, comme l'Alliance de la gauche démocratique (SLD)2 sont de plus en plus marginalisés dans la vie politique, descendant désormais l'un ou l'autre souvent au-dessous de la barre fatidique et éliminatoire des 5% d'intentions de vote. Les agrariens ne font montre d'aucune spécificité idéologique ou programmatique, et restent dans l'ombre de PO. La SLD de son côté ne parvient pas vraiment à rivaliser avec le PiS, le principal parti d'opposition sur le thème des exigences sociales ou des attaques visant le gouvernement.

Pour comprendre la politique polonaise en l'an de grâce 2010, il faut savoir que ni le système partisan ni la démocratie n'ont profondément pris racine dans la société polonaise, et que les partis constituent le plus souvent un phénomène médiatique, virtuel, plutôt qu'une réalité sociale. Il suffit de savoir que tous les membres des partis politiques enregistrés dans la République de Pologne pourraient se rassembler dans un grand stade de football. Le parti gouvernemental déclare compter 50 000 adhérents, mais seule une petite moitié de ce nombre a participé aux primaires visant à désigner le candidat du PO aux élections présidentielles. Pour un tel parti, qui regroupe des personnes éduquées, bien placées et habitant dans les grands centres urbains, un taux de participation si faible n'étonne pas, mais nous pousse à réfléchir sur la véracité du nombre officiel de ses adhérents. Ce n'est pas par hasard non plus si le PO compte, malgré tout, le plus grand nombre de membres, même si les sondages montrent qu'il devrait plutôt en avoir beaucoup plus. Il faut en effet réfléchir sur ce mystère qui fait que dans un pays comptant 38 millions d'habitants, un parti qui obtient dans les sondages régulièrement 50% et plus d'appuis ne compterait que 50 000 membres au maximum.


Quels partis post-modernes d'un nouveau type ?

Pour répondre à cette question, il faut d'abord savoir qui adhère en Pologne à un parti politique, et sur quelle base. Quand on se rend à une réunion du parti politique gouvernemental, on constate que la majorité des présents portent le complet cravate, l'uniforme de travail des bureaucrates. Et effectivement, ces gens vont en réunion pendant leurs heures de travail. Ce sont des personnes qui doivent leur poste au Parti. Ces partis ressemblent donc à des bureaux de l'emploi, ses adhérents et les membres de leurs familles trouvant par leur intermédiaire des postes dans la fonction publique, l'administration d'État ou territoriale, et les entreprises d'État. On a d'ailleurs constaté que le nombre des adhérents aux partis politiques a augmenté après la réforme de l'administration régionale qui est passée en 1999 de deux à trois échelons, à l'époque du gouvernement de Jerzy Buzek (Action électorale « Solidarité »), ce qui a permis d'augmenter le nombre de postes à pourvoir pour les partis remportant les élections. En un mot, 50 000, voilà le nombre d'adhérents difficile à dépasser, car il n'existe pas plus de postes à pourvoir dans l'État pour la nomenclature de n'importe quel parti. Tous les partis gouvernementaux approchent donc de ce nombre d'adhérents, sans pouvoir le dépasser. L'absence de principes idéologiques ou d'idéaux clairs dans les différents programmes aboutit aussi au fait que ce sont souvent les mêmes personnes qui occupent les mêmes fonctions dans l'administration, tout en appartenant successivement à différents partis gouvernementaux. On peut considérer ce phénomène comme positif sur le plan de la continuité et de l'accumulation d'expérience pour le service public, mais il démontre qu'il existe un rapport utilitaire, pragmatique, pour ne pas dire cynique, envers la politique qui n'existe en fait que pour ces quelques citoyens et citoyennes de la République de Pologne qui se décident à adhérer à un parti politique.

Cette aliénation et ce clientélisme des partis politiques font que le prestige politique de la profession de politicien est excessivement bas. Dans une récente enquête d'opinion, on a proposé une liste de 36 métiers. Le poste de ministre arrivait en terme de prestige à la 34e position, celui de député à la 35e, et celui de permanent d'un parti politique à la dernière place, 36ème, tous donc en dessous de la fonction de coursier (32ème), ou d'ouvrier non qualifié de la construction (31ème).3 Cette attitude n'est qu'en apparence contradictoire avec la réaction de la masse de la population à la catastrophe de Smolensk.4 Même si nous mettons de côté le fait que cette réaction massive a été chauffée par les médias qui ont souvent exagéré le nombre d'assistants aux cérémonies de deuil, le regret réel devant la mort des victimes de l'accident reste un fait réel, qui ne provient pas du fait que les défunts étaient des politiciens, mais plutôt des « célébrités ». Des personnes qui étaient tous les jours présentes dans nos demeures, dans les bars et même dans les gares de chemin de fer par l'intermédiaire de la télévision. Ce décalage entre le jugement négatif envers les politiciens en soi, et la tristesse pour le décès de célébrités nous montre encore plus fortement que la politique polonaise est caractérisée par son côté médiatique et non par son aspect social.

Les partis qui sont absents de notre vie sociale quotidienne, s'invitent en revanche dans notre vie privée par le biais des médias audiovisuels. Cette existence médiatique leur permet donc de ne pas avoir à exister dans la vie réelle de la société. Il n'y a donc pas de larges débats avec la base partisane, car il n'y a tout simplement pas de base. La soumission, qui est liée à la dépendance hiérarchique au travail, entraîne la discipline de parti, discipline qui remplace la démocratie à l'intérieur du Parti. Les communiqués des partis suivent donc plutôt une voie allant de haut en bas que de bas en haut. Les locaux des partis ne s'ouvrent qu'au moment des campagnes électorales. L'absence d'enracinement des partis politiques au sein de la population qui est, elle, obligée d'affronter quotidiennement les règles brutales du marché, la force à consommer la politique du gouvernement et des pouvoirs locaux, ce qui rend les partis aveugles et sourds aux problèmes sociaux les plus importants. Hormis une maigre couche de personnes à succès, d'hommes d'affaire, les membres des partis politiques sont en fait des employés occupant des postes sécurisés et financés par les contribuables.


Dépolitisation de masse

La faible proportion de personnes ayant adhéré à n'importe quel parti politique ne provient donc pas uniquement du désenchantement ayant suivi le changement de régime politique, et qui vise la démocratie représentative en soi. Ce désenchantement provient de l'absence de tout changement de politique, quelque soit le gouvernement et l'option politique nominale au pouvoir. Dans les domaines liés aux besoins matériels fondamentaux de la société : adoptions des lois du travail, politique salariale (et salaire minimum), niveau de sécurité sociale, accès à l'éducation et aux soins, chômage, niveau de réponse aux besoins de logement ou aux inégalités de revenus et de propriétés. Le modèle néolibéral basé sur le Consensus de Washington a en effet été maintenu par toutes les équipes au pouvoir depuis 1989.

Cette absence de choix politique n'est cependant pas la seule raison expliquant la faible participation électorale, ou le refus d'adhérer à un parti. Il faut aussi rappeler qu'à l'époque de la Pologne populaire n'importe quelle activé sociale qui n'avait pas été initiée au sommet était non seulement illégale, mais tout simplement impensable pour la majorité des citoyens. Le résultat de cette habitude a fait que la société a perdu toute capacité d'auto-organisation. Le seul changement intervenu par rapport à cette époque est le fait que, une fois tous les quatre ans, on vote, et qu'ensuite il ne reste plus qu'à écouter, en se plaignant plus ou moins. Nous avons donc affaire en Pologne non seulement à un désert politique, mais à un désert civique. La prétendue société civile ne constitue qu'un simple projet théorique sans véritable base dans la réalité polonaise de 2010.

Il y a encore quelques années, l'activiste social et chercheur Jakub Wygnanski5 constatait que le mouvement social le plus massif, et qui se développait le plus dynamiquement, était celui des comités de parents protestant contre la liquidation des écoles dans le cadre de la réforme de l'éducation et de l'administration. Aujourd'hui, la seule trace d'une activité civique de base est constituée par le mouvement des locataires qui constitue une réaction contre la mise sur le marché très brutale et même sauvage du système locatif.6 La majorité des organisations non gouvernementales sont en revanche des entreprises élitistes, très professionnalisées, consacrant la majorité de leur temps et de leur énergie à trouver des fonds pour leur activité, et pour laquelle à un moment donné il se trouve des fonds.

Enfin, l'image d'un désert social et de la complète aliénation des individus au sein de la société polonaise devient totale quand on prend en compte l'effondrement du mouvement syndical. Dans un pays qui est arrivé à la démocratie à la suite d'un mouvement de grève massif ayant porté l'exigence de syndicats libres, le niveau de syndicalisation est descendu au taux misérable de 8% ! Et cette proportion baisse constamment à mesure qu'on privatise d'autres pans de l'économie qui n'ont pas encore été privatisés. La création d'une organisation syndicale est devenue en fait impossible, tant pour des raisons légales que politiques. Le mouvement syndical n'a obtenu aucune représentation notable dans les organes représentatifs, malgré le fait que les deux plus grandes centrales syndicales ont toujours avec conséquence appuyé « leur » parti : NZSS « Solidarnosc » pour le PiS, et l'OPZZ pour la SLD. Les articles de la constitution et du droit garantissant les droits syndicaux restent donc sur le papier, et la Diète introduit constamment de nouvelles limitations visant le mouvement syndical.

La majorité des Polonais et des Polonaises n'appartient donc à aucune organisation, et ceux-ci ne connaissent personne autour d'eux qui serait actif socialement ou politiquement. La « fenêtre » de l'écran de la télévision suffit pour les séparer de la politique et de la démocratie. Cette anomie sociale fait que sur la scène politique, le discours public est libre de tout lien clair et de toute intermédiation avec la vie de la société réellement existante. L'Union européenne a proclamé l'année 2010, année de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, mais aucun des quatre partis politiques parlementaires, et aucune station de télévision ou de radio ou aucun des grands organes de presse, n'ont porté leur attention sur ce sujet. Nous avons seulement appris par le biais d'un communiqué provenant de l'UE qu'un enfant sur quatre en Pologne était sous-alimenté. C'est aussi l'Union européenne qui nous a informé du fait que plus de la moitié de la société polonaise était pauvre, car les élites politiques polonaises ne se sont pas intéressées à ce sujet, malgré le fait que l'UE a déclaré que les enquêtes effectuées en Pologne avaient été menées par des chercheurs polonais.


La Plateforme civique, ou le parti auquel on veut s'identifier

Après la période marquée par le conflit historique entre « Solidarnosc » et les hommes de l'ancien système « socialiste » qui, comme le futur président de la République, Aleksander Kwasniewski, avaient « choisi l'avenir », le moment d'un nouveau conflit semble arrivé. Un conflit entre la Pologne de catégorie A et celle de catégorie B, entre celles que les populistes appellent les « enseigneux » (« wyksztalciuchy »)7,et celle que les élites possédantes appellent « les bonnes femmes couvrant leurs cheveux avec un bonnet de laine »8, entre la Pologne catholique, conservatrice sur le plan des mœurs, et la Pologne « progressiste », la nouvelle classe moyenne, et tous ceux qui ont cru dans ce mythe. Un conflit entre la tendance récurrente menant vers une catharsis morale devant éliminer les souffrances et les injustices par le sourire et l'optimisme du bureaucrate cachant les conflits sociaux et les problèmes, au nom de la concorde. Car les deux partis, PO et PiS, font tous les deux référence à une seule forme du vivre ensemble : la communauté nationale. Et la gauche nominale, la SLD, a accepté de se moûler dans ce langage. Tous les acteurs de la vie politique ont donc plein de « Polonais » à la bouche, et ils les déclinent sur tous les tons. Ce n'est qu'exceptionnellement, et plutôt dans la bouche de quelques intellectuels encore invités à la télévision, que des mots comme « société », plus rarement « groupe d'intérêt », et pratiquement jamais « classe » résonent. Il n'est donc pas étonnant de constater que l'escapade exotique du chef et candidat aux élections présidentielles de la SLD, Grzegorz Napieralski, à six heures du matin devant les grilles d'une usine a provoqué tout au plus un grand étonnement, aussi bien de la part des ouvriers que de l'opinion publique. Ce sont les haussements d'épaule qui en fait ont dominé. Ce beau geste en effet ne pouvait annuler les nombreuses années de rhétorique nationale, de rhétorique sur le solidarisme social qui n'avaient rien à voir avec la tradition et l'éthique de la gauche9.

Plus de 70% des Polonais déclarent cependant que leur situation matérielle n'est pas mauvaise.10 Alors même que les experts des banques déclarent que c'est faux, car ils connaissent au mieux la situation difficile de leurs clients. Ce constat est confirmé par le simple fait que c'est une proportion comparable de membres de la société polonaise qui ne prend pas de vacance, non par workolism, mais tout simplement parce qu'ils en sont incapables matériellement. Le besoin d'être un homme à succès provenant de la nouvelle échelle de prestige mercantile fait que même ceux qui ne font qu'aspirer à pouvoir être considérés comme des gens à succès s'identifient à PO, le parti de ceux qui prospèrent. La généralisation du fait que ce sont les gens les moins bien placés, les moins éduqués, provenant de la province et non des métropoles qui votent pour PiS n'a fait que renforcer cette tendance. Ces gens « optimistes » ne veulent tout simplement pas être associés ou s'identifier aux perdants. Cette tendance est particulièrement forte dans la jeunesse qui ne connait pas d'autre monde que celui où personne n'a droit à quoique ce soit, et dans lequel il faut tout conquérir avec ses dents et ses griffes. Ils acceptent donc avec calme leur difficile situation de départ dans la vie, en ayant confiance dans ce que leur affirment la publicité et le marketing politique des puissants. L'absence de liens horizontaux réduit leur monde à celui de la famille la plus proche et aux amis, ce qui les condamnent à être « mangés » intellectuellement par les spin doctors des campagnes politiques. Les faibles, les malades, les anciens, les chômeurs, ou tout simplement les pauvres, deviennent tout simplement invisibles dans ce monde à succès. Ils ne créent pas de problème qui pourrait être formulé par quelqu'un, ici ou là, et qu'il faudrait alors résoudre d'une façon ou d'une autre.

Le monde de PO, c'est le monde d'un spectateur de match de football qui applaudit éternellement l'équipe gagnante. Cette équipe a pour nom « PO & Pologne ». « Pologne & PO ». Le plus pauvre des chômeurs, en votant pour PO, éprouve le sentiment qu'il a gagné, puisqu'il a parié dans ce match sur l'équipe gagnante. Car personne ne veut être perdant. Puisque l'on sait que personne ne se soucit des perdants ? La seule équipe c'est donc PO, c'est « la Pologne », avec son drapeau rouge et blanc. Nous avons donc en Pologne les meilleurs spectateurs du monde qui, comme les tifosi italiens, sont en état d'oublier leurs problèmes quotidiens, leurs échecs personnels et leurs factures impayées, dans les stades. Le premier ministre se félicite que la Pologne gagne encore une fois, et avec elle ses supporters. Nous sommes les seuls dans toute l'Union européenne à avoir une croissance économique. Nous pouvons regarder de haut tous les autres, y compris les pays plus riches. Car « le Polonais sait faire ! »

Le parti libéral PO qui a dans son programme de tout privatiser ce qu'il est possible de privatiser, d'assainir les finances publiques en coupant sur le budget national, et même d'introduire un impôt non progressif, se présente comme étant le parti de toute la nation. En faisant soigneusement en sorte de ne pas montrer les conflits existant entre les groupes d'intérêts, et en ne se prononçant pas clairement pour aucune des parties en conflit, lorsqu'ils se produisent. Il est comme la patrie, comme un puissant papa qui aime tous ses enfants. Même lorsqu'ils se querellent. Il a rompu clairement avec le langage de l'idéologie, en faveur du langage tenu à l'époque du socialisme de Gierek dans les années 1970 sur « l'Unité morale et politique de la nation »11, par la monopolisation de la scène politique par le parti du premier ministre, Donald Tusk. Puisque nous sommes tous des Polonais et que nous avons tous de « bonnes intentions », il suffit dès lors que nous cessions de nous plaindre et que nous nous mettions tous au travail, et l'on constatera automaiquement que, comme à l'époque des slogans du socialisme réel finissant, « La Pologne va se renforcer, et les gens vivront de mieux en mieux »12.

Ceux qui ont connu de façon consciente la Pologne populaire se rappellent quelle importance revêtait alors les nominations aux postes de 1er secrétaire des organisations régionales du Parti. De quel parti ? Bien, de « celui-là » voyons, du seul qui existait alors. C'est à partir de ce siège régional que le « baron » Edward Gierek a atterri au pouvoir. Et donc, lorsqu'au début de 2010, les médias ont commencé à porter une attention accrue aux conflits visant à conquérir les postes de chefs des organisations régionales de PO, cela a sonné à nos oreilles comme une vieille mélodie bien connue. La seule question publique d'importance était devenu la conquête d'un poste régional pour ce seul parti. Il n'y a dès lors plus qu'un pas à faire pour arriver à la situation où, lorsqu'on dira « le Parti », nous saurons tous qu'il s'agit du PO.


Vers le modèle mexicain ou vers celui des USA ?

La crainte que le PO puisse devenir pour les prochaines décennies une espèce de Parti révolutionnaire institutionnel à la mexicaine13 n'est pas si exagérée que cela pourrait sembler au premier coup d'œil. Rappelons que les partis politiques n'existent et n'ont de membres en Pologne que parce qu'ils arrivent au pouvoir de temps en temps, et qu'ils distribuent alors des postes. A cela, ajoutons le fait que le système de contrôle des médias publics et que le système de financement des partis politiques ferme la voie du parlement et à l'existence politique aux nouveaux partis; et que ceux qui restent pendant plusieurs mandatures hors du gouvernement sont condamnés à l'état végétatif, puis à la mort (...). Hors du parlement, il n'existe aucun moyen de reconstruire sa position politique en s'appuyant sur une base sociale, car les partis n'en ont pas. Leur seul appui, c'est le monde du business et l'appareil administratif. Dès lors que l'on a perdu l'appui de ce dernier, on peut oublier aussi celui du business. Les patrons constituent d'ailleurs le seul groupe d'intérêt assez bien organisé et influent.

Nous avons en Pologne quatre partis parlementaires, et les sondages montrent qu'il ne pourrait plus y en avoir que trois après les prochaines élections. Le PiS constitue l'alternative au pouvoir de PO, mais, pour la première fois dans l'histoire de notre parlementarisme, il ne semble pas en état ne serait-ce que de s'approcher de la position du parti au pouvoir, malgré le fait que tout parti au pouvoir perd en principe de l'influence au fur et à mesure que le temps passe14. Il n'y a que deux explications possibles à ce nouveau phénomène intéressant. Ou bien PO gouverne de façon formidable, et les gens vivent si bien sous ses gouvernements que c'est la raison qui explique la défaite de l'opposition dans les sondages, ou bien ce que propose l'opposition ne résiste pas à la concurrence de l'offre du parti gouvernemental.

La première hypothèse ne tient pas, dès lors qu'on mesure les chiffres dramatiques montrant l'augmentation des déficits dans les budgets familiaux, le taux de chômage élevé, l'absence de toute politique sociale, les bas salaires, le temps de travail le plus élevé en Europe, et ce qui va avec, le taux élevé d'exploitation. Il semble donc plutôt que les gens veulent voter PO non pas à cause d’un grand bonheur qui les comblerait d'aise, mais plutôt par manque de vision alternative.

Le grand succès du PiS et des frères Kaczynski après 2004 provenait du fait, qu'ils avaient alors réussi à occuper les deux principales fonctions du pouvoir dans l'État à partir d'une analyse très rationnelle des difficultés et des injustices répandues dans la société lors des transformations systémiques. Les Kaczynski furent les second après 1989 (après l'épisode de l'exotique et éphémère candidat Tyminski qui avait, en 1990, du fond de sa forêt amazonienne, apporté en Pologne l'idée que le capitalisme était une mauvaise chose15) à dire que le roi était nu. Lors de leur campagne présidentielle comme législative de 2004, ils ont commencé, bien qu'appartenant moralement à la droite traditionaliste, à utiliser un langage de gauche portant sur les inégalités sociales, les dangers induits par la privatisation de secteurs sensibles comme la santé, et finalement les divergences d'intérêts entre la société polonaise, les banques et l'oligarchie financière mondiale. La SLD n'avait jamais eu le courage d'utiliser une telle rhétorique si radicalement de gauche. En entendant cette rhétorique nouvelle, les gens en ont conclu qu'enfin, quelqu'un disait la vérité sur les vrais problèmes, et qu'il ne s'agissait plus d'un conflit de salon à base de méchancetés. Et ils ont donc voté, en pensant que celui qui les avait enfin remarqués, serait en état de les aider. La déception fut donc double.

Les gouvernements Kaczynski furent en effet trop concentrés sur la lutte visant le PO et sur la dénonciation de réseaux mythiques16 pour pouvoir réaliser leurs promesses explicites et implicites. Et aussi, parce que l'atmosphère de conflits permanents, de soupçons et de chasse aux sorcières avait provoqué la fatigue d'une opinion refusant la psychose collective. La société a donc accueilli avec soulagement les gentils et polis dirigeants de PO lors des élections suivantes, en les soutenant massivement. L'aventure des frères Kaczynski vers la gauche avait seulement permis de confirmer la thèse aussi vieille que la démocratie, selon laquelle les politiciens ne remarquent les autres gens que lorsqu'ils ont besoin de leurs voix. Le drame du PiS provenait du fait que ses dirigeants croyaient dans l'existence d'un réseau de pouvoir mais qu'ils n'ont pas compris, ce qui aurait été compréhensible pour une vraie gauche sociale, qu'ils ne devaient pas s'attaquer à des réseaux, mais au capitalisme périphérique en soi, dans sa version darwiniste polonaise brutale. Et, dès lors, ils se sont heurtés à un mur. Sans chercher, par exemple, à sonder l'honnêteté des frères Kaczynski, leur promesse électorale phare de construire 3 millions de logements locatifs était irréalisable. En effet, cela aurait signifié la fin des bénéfices extraordinaires en faveur des developpers et des banques accordant les crédits hypothécaires. De toute façon, rien ne montre qu'ils ont réellement essayé de réaliser leur projet.

L'expérience humiliante dès lors de leur grosse défaite électorale et les notations élevées accordées à PO depuis ont amené le PiS à rejeter désormais non seulement leur stratégie initiale de conflits incessants et de querelles, mais aussi toute rhétorique sociale et de gauche. Le PiS ne peut donc plus que chercher à exploiter les différences culturelles, religieuses, dans le cadre d'une société polonaise qui devient de plus en plus matérialiste, qui va de moins en moins à la messe et qui donne de moins en moins à la quête, ce qui ne lui promet pas de grandes perspectives d'avenir.

Lorsque donc Jaroslaw Kaczynski, candidat au poste de président laissé vacant par son frère mort tragiquement, a déclaré qu'il voulait construire le capitalisme et a renoncé à attaquer le parti gouvernemental, il semble s'être soumis à la règle de devoir jouer le rôle d'une force qui allait elle-aussi promouvoir encore la même politique néolibérale, celle contre laquelle il n'y a pas si longtemps il était pourtant arrivé au pouvoir. La nation unie autour du cercueil de Lech Kaczynski s'unifie aujourd'hui autour du gouvernement dans la lutte contre les effets des inondations massives qui ravagent le pays depuis quelques semaines. Le besoin de s'unifier dans une communauté nationale artificielle permet d'éliminer du débat public les sujets qui divisent, et dont la solution devrait être la mission qui incombe aux politiciens et à la démocratie. Le PiS en est réduit au rang d'un PO plus petit. Séparé du pouvoir, des influences et des postes donc. Condamné à une vie végétative sur les bancs de l'opposition pour une, voire deux mandatures, et il pourrait dès lors s'assécher de la même façon que s'est asséchée la SLD, dès lors qu'elle s'est retrouvée exclue du pouvoir. Au fur et à mesure de l'éloignement des perspectives d'un retour rapide au pouvoir, les rangs du PiS, déjà maigres et limités à des cadres, pourraient s'effilocher. Il ne restera alors sur la place publique que le parti du pouvoir et du succès, le monstre télévisuel, invincible, et qui va agrandir chaque année sa force de persuasion et de contrôle. Hypothèse probable mais qui reste à vérifier.


L'état des partis paysans : Autodéfense et PSL

Il faut encore rappeler qu'en 2010 le candidat paysan du mouvement « Autodéfense », Andrzej Lepper, est parti en campagne avec le slogan : « Je ne suis pas un de ceux là, je suis l'un d'entre vous ». Lorsque Lepper a commencé à monter dans la vie sociale et politique dans les années 1990, des paysans étaient derrière lui, car il se battait pour qu'ils aient une vie meilleure.17 Ils organisaient le blocage des routes, il n'y avait alors pas d'ordinateurs dans les écoles rurales, pas d'argent dans les poches et on ne donnait que quelques centimes pour chaque récolte, si seulement les paysans arrivaient à la vendre. « Autodéfense » a été le seul parti politique qui soit né après 1989 d'une rébellion, d'une auto-organisation sociale sur la base d'un groupe social précis – les agriculteurs, et principalement ceux qui avaient les pieds dans les réseaux de commerce. Lorsque Lepper est arrivé au parlement toutefois, il a mis un complet veston, et il a commencé à trébucher. Il a perdu ce qui constituait sa force – sa base sociale. Les dotations de l'UE ont fait le reste. Mais sa tentative de revenir maintenant sur le devant de la scène n'est pas pour autant totalement dénuée de sens. S'il a compris sa faute, ce que laisse montrer son slogan électoral, alors il gagnera en clarté par rapport aux autres candidats qui en sont en majorité dépourvus, ce qui pourrait à terme constituer un atout difficile à contrer. Car si Kaczynski a pu devenir un libéral, cela ne serait même pas crédible pour Lepper. C'est plutôt de son côté donc que l'on aurait pu s'attendre à une rhétorique sociale, et non de la part du candidat de la SLD Napieralski.

Le PSL, l'autre parti paysan, constitue un autre phénomène social intéressant. C'est le parti de la classe moyenne rurale, et pas seulement rurale, de son business aussi. C'est un parti-entreprise qui possède beaucoup d'entreprises, en particulier dans le secteur agro-industriel. Une force économique s'appuyant sur la prise de contrôle de l'industrie agro-alimentaire par des intérêts privés, ou directement par l'appropriation au profit du Parti, en liaison avec des organisations sociales uniques comme celle des pompiers volontaires, dont Waldemar Pawlak, le chef du Parti, est le dirigeant, ce qui lui permet de contrôler beaucoup de communes et d'arrondissements ruraux. C'est donc un pouvoir stable, enraciné par le biais de réseaux d'affaire et de connaissances. Lorsque la situation était difficile pour les agriculteurs, le PSL ne disait rien. C'est « Autodéfense » qui appelait les gens au combat, et qui a commencé ensuite à distribuer les postes. Mais lors de l'accès )à ces postes, on n'a pas vu les mêmes que ceux qui avaient organisé le blocus des routes, un phénomène aussi ancien que le monde. Et on ne doit donc pas s'étonner si une grande partie des conseillers locaux et des notables d' « Autodéfense » ont alors rejoint le PSL et ses réseaux bien rodés. Car le PSL constitue le seul parti en état de survivre longtemps, non seulement à l'écart du camp gouvernemental mais même hors du parlement. Car il est présent au parlement pour la même raison que celle qui fait que la majorité des adhérents d'un parti fait de la politique. Par intérêt personnel. On voit d'ailleurs bien que le PSL joue en permanence le rôle de balance du pouvoir, de commis aux coalitions, avec les libéraux de la SLD puis ceux de PO, ce qui démontre qu'il ne s'agit pas d'idées, et même pas d'accès au pouvoir, mais d'accès à l'argent. Et c'est cet argent qui permet à ce parti de durer.


A la recherche de la gauche

On peut dire que la SLD est un groupe « post-communiste » en ce sens qu'elle n'a rien à voir réellement avec le communisme, ou même avec le socialisme, sous aucun rapport. Ayant peur du bagage historique qu'elle portait, elle s'est même fait un point d'honneur à se placer à l'avant-garde des transformations systémiques qui ont amené le pays à la crise sociale qu'il connait. On se serait trompé donc au départ si l'on supposait que la campagne électorale du leader de la SLD, Grzegorz Napieralski, allait se concentrer sur des questions du type : injustice du système fiscal, allocations sociales ou salaire minimum trop faible. Pourtant, la campagne très personnelle de Napieralski a changé la donne car, contre l'appareil de son parti, il a forcé la réapparition de slogans sociaux et de gauche. Dans la grande querelle entre les deux Polognes, entre les libéraux et les démocrates chrétiens conservateurs, la SLD en tant que parti joue néanmoins globalement plutôt le rôle d'un spectateur qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe plutôt que celui d'un arbitre ou d'un sujet autonome.

Dans ce débat qui divise tout le pays, il faut choisir clairement son camp, sinon on perd l'appui des deux. Les sondages misérables caractérisant depuis quelques années la SLD démontrent justement cela. Ce parti préfère s'appuyer désormais sur des slogans anticléricaux18, sur les questions de mœurs, en imitant le premier ministre espagnol Zapatero. Son problème est cependant que l'Eglise espagnole avait collaboré avec le régime fasciste de Franco et que les opinions anticléricales étaient incomparablement plus fortes en Espagne qu'en Pologne, où l'opposition contre le régime non démocratique du Parti ouvrier unifié polonais d'avant 1989 avait trouvé refuge dans les églises. Ramener la gauche à des questions idéologiques et de mœurs a placé la SLD parmi les partis bourgeois socio-libéraux. Les enquêtes d'opinion démontrent qu'en Pologne le besoin pour un tel parti atteint rarement 10% de la population. On a fort justement décrit parfois la SLD non pas comme un rassemblement d'idées, mais une alliance de biographies communes liées au pouvoir d'avant 1989. Ce qui rassemble ce parti, c'est la crainte commune d'une limitation des droits civiques ou sociaux dans le cadre de ce qu'on a appelé la décommunisation (comme ce fut par exemple le cas lors de la diminution des retraites pour les anciens employés de la sécurité politique d'avant 1989).

En 1993, le parti du future président Aleksander Kwasniewski19 est apparu face au camp issu de l'ancien syndicat « Solidarnosc » comme l'annonce d'un regard tourné vers l'avenir et non plus vers le passé, un parti qui permettait de tourner la page de l'avant 1989 devenue rapidement anachronique. Mais aujourd'hui, cet atout moderniste a été repris par la Plateforme civique.

Une analyse rapide de la scène politique démontre qu'une simple promotion conséquente des slogans sociaux au seul niveau des discours de la social-démocratie européenne, en mettant toutefois de côté la « troisième voie » de Schröder ou du New Labour, pourrait procurer de grands succès à n'importe quel parti, ce qu'a finalement imposé Napieralski et ce qui lui a ouvert une honorable troisième place au premier tout. En particulier, parce qu'il suffit en Pologne de mentionner les solutions apportées aux problèmes sociaux telles qu'elles fonctionnent encore de façon réelle dans les pays de la vieille UE, ce qui légitime ce type de programme de réformes sociales. Qu'est-ce qui fait donc que la SLD s'est enracinée pendant des années seulement sur des positions de parti anticlérical et s'y maintient ? Un de ses leaders influents, Krzystof Janik, a apporté autrefois une réponse partielle à la question de savoir pourquoi son parti ne s'occupait pas des pauvres, en répondant que c'était parce qu'ils ne votaient pas. Toutefois, après les dernières révélations publiées par l'UE, d'où il ressort que 56% des familles polonaises connaissent la pauvreté, cette réponse perd sa valeur pragmatique20.

Une explication de nature sociologique semble donc plus proche de la vérité. En effet parmi les troupes et les supporters de la SLD « ex-communiste », on ne compte qu'une très faible proportion de personnes socialement exclues ou menacées d'exclusion sociale. Lors des conventions de ce parti, on constate toujours la présence sur le parking d'une quantité impressionnante de voitures de grandes marques, et le succès financier y est autant apprécié que dans les partis libéraux. On trouvera dans ce parti très peu de la honte typiquement social-démocrate devant les richesses accumulées par certains de ses militants. Fait caractéristique, à l'époque où la droite a essayé d'introduire un impôt progressif, Marek Borowski, le leader d'alors de la SLD a contesté cette idée, et les cadres du niveau moyen de ce parti ont alors massivement imprimé des appels pour soutenir l'impôt unique. On considérait alors Borowski dans la SLD comme un libéral, mais visiblement, il ne parvenait pas au niveau de libéralisme de « l'appareil moyen du Parti ». Les militants et les membres de la SLD, pour reprendre une expression datant de l'époque d'avant 1989, ne sont pas « sur de justes positions de classe», et ils réfléchissent plus en tant que patron qu'en tant que travailleur21.


Une grande coalition pour une nation unifiée ?

Au fur et à mesure de la découverte du fait que la domination de la Plateforme civique (PO) sur la scène politique n'est pas l'effet d'une conjoncture passagère, mais constitue une réalité durable, la pensée politique de tous les autres partis devient chétive, et tend à ressembler à une cour de garçons prétendant à la main d'une demoiselle. Un tel défaitisme n'a même pas épargné le PiS, le principal rival de PO. La fraction libérale du PiS mentionne de plus en plus ouvertement son désir de réchauffer la vieille conception d'une alliance PO-PiS, pour former une grande coalition des deux partis qui ont réussi à dominer la vie politique polonaise au cour des dernières années. Elle pourrait apparaître de plus en plus possible au fur et à mesure qu'il deviendra extrêmement facile de considérer comme une simple rhétorique les différences de programme. Les deux partis qui occupent sur le marché de la politique la place d'un oligopole pourraient donc former à l'avenir un monopole.

L'extrême gauche constituera-t-elle une avant-garde ou un épigone ?

Alors que la stratégie de la SLD était depuis 1989 de gagner les élections pour occuper les fonctions les plus liées au pouvoir, ce sans quoi elle ne s'imaginait pas d'objectif politique, autant pour les militants des petites organisations se situant à gauche de ce parti, la chose la plus importante était de se constituer une base sociale, en conservant l'espoir d'un prochain soulèvement, d'une révolte sociale, ou même d'une révolution. Des partis comme le Parti polonais du travail, la Nouvelle gauche, l'Alternative de gauche, la Démocratie des travailleurs ne peuvent envisager de jouer un rôle important sur la scène politique, mais les expériences accumulées lors des luttes des travailleurs, des locataires ou dans les actions anti-guerre leur permettent de former de nouveaux cadres pour la future gauche polonaise qui entrera en scène, en traitant des vrais problèmes et en recherchant des solutions réelles et progressistes. Mais une telle évolution dépend de la mobilisation sociale contre la politique de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes. Contre l'équilibre budgétaire de l'État au prix d’une amputation des budgets familiaux de la majorité des citoyens.

Le processus d'accumulation et de concentration du capital impose des crises du type de celle de la révolte grecque, et c'est dans un moment comme celui-là qu'il faut être prêt à présenter une alternative. Mais si la société n'entre pas dans le jeu, alors une telle gauche n'a tout simplement aucune chance de naître. La poursuite de l'intensification de l'exploitation et de la différenciation sociale pourrait tout aussi bien se produire dans une situation de silence total accompagnant une passivité sociale complète. Plus les gens vivront mal, plus il sera facile de les discipliner et de les manipuler. Une place pour la gauche sur la scène politique est en train de se libérer, à cause du retournement vers la droite effectué en ce moment par le PiS. Il se peut que nous assistions à la fin de la période où le PiS, en l'absence d'une gauche authentique, pouvait remplir en partie ce rôle. Mais pour que cela puisse se réaliser, il faudrait qu'une gauche existe. Ce qui nécessite un débat ouvert, avec la participation de radicaux comme de pragmatiques.

Malheureusement, l'establishment, et les principaux acteurs médiatiques, comme TVN ou Adam Michnik22, savent que dans un pays comme la Pologne, le besoin social pour une gauche augmente. Et ils s'y préparent. Ils ont parié sur un groupe de jeunes intellectuels liés à la Revue Krytyka Polityczna. Cette revue, généreusement financée, constitue une entreprise élitiste qui a plutôt comme objectif d'empêcher la naissance d'un radicalisme de gauche, en particulier au sein de la jeune génération, en ramenant le débat au niveau de la métalinguistique, qui touche très faiblement à la réalité sociale. C'est pourquoi le lancement d'un débat authentique avec la participation des militants sociaux et de politiciens de gauche actifs constitue une question urgente et de la plus haute importance.

Le langage que l'on utilise a une fonction capitale. La majorité silencieuse qui ne participe pas aux élections, car elle n'y trouve pas son parti23, reste très sensible au fait de savoir si une personne défendant publiquement une idée, comprend, connait et ressent sa situation. Car on ne peut pas apprendre cela dans les livres, cela s'apprend par l'activité quotidienne au sein des milieux menacés d'exclusion sociale. Ce n'est pas par hasard que, selon toutes les enquêtes, ce sont les institutions de l'Union européenne qui rencontrent en Pologne le degré de confiance le plus élevé par rapport à leur propre parlement ou à leur gouvernement national. Les gens se sont mis à croire dans l'Union européenne, car elle est associée à leurs yeux à « l'État-providence », et à ces aspirations vers lesquelles la gauche devrait tendre. On peut être en effet désigné comme étant d'extrême gauche en Pologne en 2010, si l'on demande simplement l'introduction d'un impôt progressif. Si l'on demande donc la simple égalisation des règles sociales et fiscales avec celles en vigueur dans les États de la « vieille Union », on est qualifié « d'extrême gauche ».


La recherche d'un modèle pour la gauche

La chute du camp socialiste a donné naissance au besoin de construire à nouveau une identité de la gauche. Et il s'est avéré que l'éthos de la gauche, ruiné à l'Est, n'a survécu que dans l'ouest de l'Europe. La gauche polonaise et la gauche de tous les anciens pays de démocratie populaire doivent donc rechercher leurs inspirations dans la vieille Europe. Mais pas à la façon bâclée et mécanique pratiquée jusqu'à récemment par Grzegorz Napieralski (SLD) qui s'est proclamé le nouveau Zapatero, mais par une coopération et une discussion portant ne serait-ce que sur l'avenir de l'Union européenne. Le slogan de l'Europe sociale peut, en Pologne, se révéler extraordinairement mobilisateur si l'ont réussit à démontrer à l'opinion publique les différences positives existant entre la barbarie polonaise du libre marché, et les manifestations d'un État social à l'Ouest. Malgré les évolutions négatives se produisant à l'Ouest, on peut les observer par exemple avec le droit des locataires en Allemagne, où je peux personnellement dire, en écho au slogan des altermondialistes « un monde meilleur est possible » : « Moi, je l'ai vu !».

Des millions de jeunes ont fui le miracle économique de Donald Tusk vers des endroits où l'on peut payer ses factures, manger à sa faim et avoir encore quelque chose dans sa poche. Pour ces gens là, ce fut un choc. Comme c'est un choc aussi de constater qu'il existe un mouvement syndical, des droits pour les travailleurs ou des aides sociales qui ne seraient pas uniquement de la charité symbolique. Ils ont quitté la Pologne car ils n'y trouvaient pas de travail, de logement, de perspectives. S'il n'y avait pas eu l'ouverture des marchés du travail dans l'UE, s'ils avaient dû rester au pays, ils auraient sans doute constitué le début d'un changement important, radical du pays, mais ils ont servi au développement économique de l'Irlande ou de l'Angleterre. Ceux d'entre eux qui reviennent apporteront avec eux une mentalité différente, d'autres aspirations, plus européennes, plus modernes, plus progressistes. Il est aussi important que cela amène à rejeter le nationalisme provincial, à changer la communauté nationale artificielle, endeuillée par l'accident du Tupolev présidentiel, par une communauté des exploités et des opprimés.

A côté de la perspective social-démocrate, dont la référence est le modèle capitaliste existant dans différents pays européens, il existe aussi la perspective altermondialiste ou, tout simplement, la perspective socialiste, qui exige de remettre en question le compromis de Washington, la bourse, la spéculation. En particulier dans le contexte des crises successives produit par ce système. Mais pour qu'on puisse lancer ce débat, il est indispensable qu'existe dans la conscience collective une gauche proposant une alternative politique et sociale.

Il existe enfin une autre référence très importante. Ce sont les processus sociaux et politiques qui se produisent au Venezuela et dans d'autres pays d'Amérique latine. D'un côté, ils montrent la vitalité et l'impact des idéaux de gauche. D'un autre, ils démontrent l'existence d'une tentative de s'arracher à la dépendance néocoloniale de la part de cette grande partie du monde. L'identité de la gauche polonaise et européenne doit en effet se former également au niveau d'une analyse globale du système capitaliste et des tentatives importantes de casser sa logique.


La politique étrangère

L'année 2010 aura aussi été marquée par l'installation en Pologne des missiles étasuniens « Patriot ». Une base militaire étasunienne est en train de naître. L'option pro-atlantique a totalement dominé la classe politique, et seule la masse de la société fait preuve de bon sens, en condamnant notre participation aux deux guerres américaines d'agression, en Irak et en Afghanistan. On ne doit pas oublier que c'est le gouvernement de Donald Tusk qui a retiré les armées polonaises d'Irak, et que c'est le gouvernement de la SLD qui les avait envoyées là-bas. Sur les questions internationales, les Polonais sont devenus européens en fait, et préfèrent tenir la ligne européenne plutôt que celle des USA. Mais l'opinion que la Pologne constitue la 5ème colonne des USA au sein de l'UE lui colle tellement, ce qui a été encore renforcé par l'installation des « Patriot » et le scandale des tortures des prisonniers de la CIA sur notre territoire.

La réaction russe à la tragédie de Smolensk, puis les déclarations honnêtes du président Medvedev sur la question de Katyn, ont dans une large mesure permis le réchauffement de l'opinion polonaise envers la Russie et les Russes. Et ici de nouveau, c'est la politique conciliatrice de PO qui s'est avérée plus habile, et la modération du ton de la part de Kaczynski n'a fait que rattraper le leader de la Plateforme civique. Il est cependant intéressant de constater que 80% des Polonais enquêtés soutiennent l'idée que la Pologne doit aider au développement des pays pauvres. Ce qui constitue encore une manifestation de l'européanisation de sa conscience et de la sortie du nationalisme provincial.

Mais le problème de la participation de la Pologne aux côtés des USA dans la prétendue guerre contre le terrorisme reste entier. C'est encore une manifestation de la totale aliénation des partis politiques présents au parlement par rapport à la société. Il existe en effet un consensus obligatoire entre tous les partis parlementaires sur ce sujet. Ils sont d'accord pour que, en dépit de l'opinion de la majorité écrasante de la société (plus de 80% !), la Pologne continue à participer à l'occupation de l'Afghanistan. Mais sur cette question, et pas seulement en Pologne, l'opinion publique, la démocratie, se révèle impuissante.

Il n'est pas encore tout à fait clair quelles seront les priorités de la prochaine présidence polonaise de l'UE d'ici un an. La crise de l'eurozone exigera une attention de notre part, même si la Pologne elle-même se trouve à la croisée des chemins sur la question de l'adhésion à la monnaie commune, et alors que le Commissaire aux questions du développement qui se trouvait récemment en Pologne a conseillé de réfléchir longuement sur cette question, car la possibilité de mener sa propre politique de change donne pour le moment une grande supériorité à la Pologne par rapport aux pays qui souffrent à cause du déficit budgétaire d'une partie des membres de la zone euro. Une protestation contre l'entrée dans un mécanisme qui ne défend pas face aux turbulences, mais qui, en dépit des annonces, ôte toute influence sur sa propre économie, serait certainement une mesure qui pourrait rapprocher la gauche nominale des standards de la gauche réelle.


La campagne présidentielle : des nains et des géants

Même si elle semble peu probable, la victoire de Jaroslaw Kaczynski, et cela malgré le fait que les opinions à son égard aient augmenté à un niveau qui n'avait jamais été atteint par le défunt Lech Kaczynski, sous la vague d'émotion pour la perte de son frère et la diffusion dans la partie inculte de la population des thèses conspirationnistes sur cette tragédie, pourrait freiner la prise totale du pouvoir par PO. Cela constituerait également un signal pour les hommes de pouvoir qu'ils doivent un peu plus compter avec l'opinion publique, ou bien la manipuler encore plus efficacement. Mais ceux qui pensent qu'un président Jaroslaw Kaczynski opposerait son veto contre les réformes libérales avec la même conséquence que son frère défunt pourraient être fortement déçus.

La victoire de Komorowski en revanche signifie que la voie vers des changements constitutionnels sera ouverte. La réalisation du programme longtemps camouflé de changements néolibéraux extrêmes sera ouverte. Le taux d'imposition unique, le gel en fonction des revenus des barrières empêchant de bénéficier des aides sociales, le déplacement de l'âge de la retraite, la privatisation finale des services de santé et d'éducation. Cela ne veut pas signifier pour autant, comme le pensent les naïfs, que le résultat final sera une rébellion populaire. Il est encore plus fréquent que, plus les choses vont mal, plus elles continuent à aller mal. En particulier maintenant lorsque, à la différence de l'époque industrielle, les gens sont condamnés à vivre dans de très petits groupes, principalement limités à la famille la plus proche.

Beaucoup dépendra donc de la conjoncture économique. La crise actuelle commence à toucher la classe moyenne polonaise. Les électeurs de PO sont licenciés eux aussi. Et à de nombreuses reprises dans l'histoire, on a vu qu'une classe moyenne déclassée ne se rend pas sans combattre. C'est ce qu'a bien compris le premier ministre Donald Tusk, puisque c'est en direction de ce groupe qu'il a décidé de consacrer des moyens budgétaires. C'est la classe moyenne qui bénéficie des aides sur les intérêts des crédits hypothécaires dans le cadre du programme « Une famille dans son chez soi », et les représentants de cette classe peuvent compter sur le fait que, s'ils perdent leur travail, le gouvernement paiera pendant un an les versements dus au titre du crédit hypothécaire. Mais dans le cas d'une dépression économique plus profonde, cela pourrait ne pas suffire. Alors viendra le temps de se retourner vers les seules réserves accessibles, c'est-à-dire une plus grande redistribution du budget national. C'est alors que pourrait venir le temps de la gauche, si elle est alors prête intellectuellement et politiquement. Depuis le début de la transformation systémique, on a assisté à un processus permanent de diminution de la part du budget dans la croissance du revenu national. La part des couches sociales les moins bien placées dans la division du revenu a donc baissé et continue à baisser.


La crise sociale

La crise sociale qui va en se renforçant pourrait avoir une importance fondamentale sur le développement de la scène politique polonaise. Cette crise est le prix que le pouvoir actuel paie volontiers pour pouvoir se féliciter de la croissance du PIB. Les Polonais ont le temps de travail le plus élevé d'Europe et un des plus élevés dans le monde. C'est officiellement 42 heures par semaine, mais 46% des personnes interrogées répondent qu'elles travaillent beaucoup plus que 8 heures par jour.24 Dans la construction, le commerce, les services, l'agriculture, travailler une dizaine d'heures par jour est devenu la norme. Les heures travaillées en contradiction avec les normes du code du travail (particulièrement fréquentes dans les firmes de gardiennage) ne sont pas payées, et on les impose en menaçant de licenciement.

C'est ce temps de travail prolongé qui a été la cause de la hausse de la productivité et, depuis le début de la transformation systémique, il a été plus élevé que dans les autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Dans une large mesure, ce sont ceux qui sont les plus exploités qui sont à l'origine de la dynamique de développement, les travailleurs sans contrat, au noir. Selon diverses estimations, ils représenteraient entre 15 à 21% de la force de travail (soit 5 millions de personnes).25 Ces travailleurs ne sont pas seulement forcés de travailler plus longtemps, mais ils le font pour un salaire très faible. Une force de travail peu coûteuse, disciplinée, et possédant des qualifications relativement élevées dans une situation de taux minimal de syndicalisation (là encore un des plus bas en Europe), cela donne une croissance qui permet d'affronter la crise économique, au prix d'une crise sociale importante, qui n'a pas commencé avec la chute de Lehman Brothers, mais avec la chute du socialisme réel (dans les années 1990-93, le taux moyen d'emploi a baissé de 3 millions de personnes). Le salaire moyen pour une heure de travail en Pologne est plus bas qu'au Brésil, et le salaire minimum deux fois plus bas qu'au Venezuela.

De bas salaires, des licenciements collectifs, le renoncement de l'État à ses fonctions sociales, la liquidation du fond de consommation collectif et la diminution du pourcentage du budget de l'État dans le PIB, voilà les phénomènes de la période de transformation qui ont entraîné la désindustrialisation et le darwinisme social à l'américaine. Le développement économique constaté en Pologne a un caractère de non employabilité et il est le résultat de l'exploitation, et non de la création de nouveaux emplois. Lors des discussions menées au sein de la gauche polonaise dans les années 1990, on émettait souvent la crainte que l'entrée de notre pays dans l'UE allait provoquer l'érosion des fonctions sociales dans les États de la vieille Union, selon le mécanisme du dumping social. Mais ces craintes se sont affaiblies avec l'ouverture des États occidentaux à la force de travail polonaise. On a au contraire, constaté une influence assez positive sur le marché du travail polonais, où il a commencé à manquer d’ouvriers qualifiés, en particulier dans la construction. Mais ce moment n'a même pas duré une année. C'était comme un court printemps au delà du cercle polaire, après quoi on assisté au retour de l'hiver dur et terrible avec la règle du salaire différencié. La nouvelle de la crise économique mondiale a fait que les entreprises se sont lancées dans des licenciements collectifs, en dépit du fait qu'elles n'ont pas noté de baisse de leurs ventes, mais elles les ont faites « au cas où ». La hausse rapide du chômage, le retour d'une partie des travailleurs émigrés a provoqué l'augmentation de la crise sur le marché du travail, ce qui a permis aux employeurs de revenir aux pratiques antérieures, dans le style du XIXe siècle.

On assiste quotidiennement à des licenciements de salariés à cause d'une simple tentative de créer des organisations syndicales. Et même lorsqu'on gagne un procès au tribunal du travail, cela se termine par une amende symbolique, au lieu d'être réembauché. En même temps, la coalition gouvernementale libérale a introduit des modifications dans le code du travail, qui fait que, en cas de procès perdu, c'est au travailleur de payer l'avocat du patron. Le gouvernement a également pris l'initiative de limiter et de liquider en pratique les syndicats les plus combatifs. Dans une situation où les syndicats les plus massifs ont depuis longtemps été « apprivoisés » par les patrons et les connexions politiques, on peut supposer que cela amènera à la poursuite de la détérioration de la situation des travailleurs.

Le capitalisme polonais est fortement enraciné idéologiquement dans la tête de ses victimes. Une majorité de Polonais a tendance à se considérer responsable de ses propres échecs, sans en rendre responsable le système, les employeurs, la politique d'État. Les Polonais pauvres s'opposent à l'augmentation de l'impôt des riches, car on les a habitués à s'identifier à ces derniers. Leszek Balcerowicz, le liquidateur du secteur minier polonais, qui a libéré tous les prix à l'exception de celui du charbon, qui jouait le rôle d'ancre anti-inflationniste (donnant ainsi l'apparence fausse que le secteur minier n'était pas rentable), a reçu en Haute-Silésie, lors des élections, un nombre record de voix, comme récompense pour avoir liquidé des centaines de milliers d'emploi dans cette région. Aujourd'hui, à l'heure de l'épuisement des ressources mondiales d'énergie, on sait déjà que la politique qui a entraîné la fermeture de dizaines de mines de charbon fut une erreur. Ce fut le premier terrain d'expérimentation dans la division et la mise en concurrence de différentes catégories sociales défavorisées. Les primes de licenciement avec lesquelles on n'a créé aucun emploi (car il était impossible d'en créer), ont servi à exciter contre les licenciés les personnes encore plus engluées dans la misère et la paupérisation. Autour des mines fermées, les vendeurs de marques d'automobiles populaires ont ouvert des salons de vente, pour les fermer peu après, lorsque l'argent des primes de licenciement s'est tari.

La situation dramatique de cette catégorie de travailleur est apparue clairement lors de la catastrophe récente dans la mine « Wujek » de Ruda Slaska. A l'occasion d'une explosion de gaz méthane qui a tué 15 mineurs, et blessé sérieusement plusieurs dizaines d'autres, il s'est avéré que les mineurs, suivant les consignes de l'encadrement, falsifiaient massivement les instruments de mesure du gaz méthane. Lorsqu'on leur a demandé pourquoi personne n'avait signalé cela aux autorités, ils ont répondu la vérité : par peur d'être licencié. Un tel scandale avec les instruments de mesure avait déjà eu lieu en 2007 avec la catastrophe encore plus tragique de la mine « Halemba ». Les mineurs, privés de tout soutien syndical véritable, risquent leur vie et meurent par peur de perdre leur travail. Ce n'est même plus le tableau décrit par Emile Zola dans Germinal, ou une nouvelle version du film « L'homme de fer ». Le modèle polonais de capitalisme exclut l'existence d'une politique sociale. Il est vrai qu'on n'est pas allé aussi loin que le président colombien Uribe, qui a tout simplement liquidé les ministères du travail et de la santé, mais la logique visant à leur liquidation est visible à chaque pas.

Le ministère du travail estime que le taux de chômage en juillet 2009 est monté à 10,8%. Le nombre de chômeurs enregistrés dans les bureaux de l'emploi à la fin juin 2009 était de 1,658 million, dont 1,39 million n'avait aucun droit à une assurance chômage (83%). Le chiffre d'offres d'emploi signalées par les employeurs auprès des bureaux de l'emploi en juillet 2009 était de 78 200, et le ministère de l'économie estimait que jusqu'à la fin 2009, le taux de chômage augmenterait à 12%.26 L'assurance chômage est fixe, et n'a aucun lien avec le salaire précédent ou le coût de la vie. Le taux de base en Pologne est de 551,8 zloty brut et il n'augmentera pas dans un avenir proche, dans une situation de chômage en hausse. La période au cours de laquelle on reçoit une allocation de chômage varie de 6 mois à 12 mois, dans les régions de chômage massif. Mais ce ne sont que les chiffres officiels. Non officiellement, on sait qu'il y a beaucoup plus de chômeurs. On ne s'enregistre pas puisqu'on ne reçoit pas d'allocation. Et les administrations profitent de chaque occasion pour améliorer les statistiques en rayant des listes tous ceux qui ne s'enregistrent pas dans les temps, ou qui n'acceptent pas un travail vers lequel le bureau de l'emploi les a dirigés. Ce sont en général des contrats tout à fait défavorables au chômeur. Et il faut aussi dire qu'il est devenu fréquent que les offres d'emploi proposées aux chômeurs soient des offres de travail au noir. Il est évident que la majorité des chômeurs sans droit d'allocation, et une partie de ceux qui y ont droit, travaillent au noir, pour ne pas mourir de faim ou ne pas perdre son logement.

Car il n'existe rien qui pourrait empêcher le mécanisme implacable qui fait qu'un être humain licencié de son travail ne soit pas condamné à l'expulsion de son logement. Même les personnes employées selon des contrats poubelles (légaux) ont de grands problèmes pour pouvoir payer leurs loyers, et encore plus pour celles qui travaillent au noir avec des salaires encore plus faibles. Les familles nombreuses, les parents isolés, etc.


Pourquoi n'y a-t-il pas de gauche ?

En Europe occidentale, là où il existe encore une gauche, des grèves massives ont lieu. Les gens sont habitués à se battre pour leurs droits. Sortir dans la rue, faire grève. De nombreux militants ont été interdits là-bas dans leurs emplois à cause de leurs opinions communistes. Mais les militants et membres de notre Alliance de la gauche démocratique (SLD) étaient habitués à fonctionner dans le cadre des structures de l'État et d'un parti où l'on pouvait faire carrière. Il y a là une différence de biographie fondamentale.

Ce phénomène d'absence de gauche réelle en Pologne est d'autant plus étonnant que la société fait toujours montre d'inclinations socialistes évidentes. La majorité des personnes enquêtées se prononce régulièrement en faveur d'une répartition égalitaire, juste, des revenus. Le parti traditionaliste PiS a d'ailleurs démontré cela lorsqu'il a gagné les élections de 2004 en utilisant des slogans sociaux et de gauche. Pour beaucoup de personnes âgées et d'âge moyen, la période de la Pologne populaire était celle des départs en vacances, à la mer ou à la montagne. Et presque tous savent que ces temps sont terminés et ne reviendront pas. La SLD a souvent cligné de l'œil vers les électeurs en mentionnant qu'elle provenait de la Pologne populaire, pour pouvoir être perçue positivement, mais elle n'a jamais essayé d'entreprendre la moindre tentative visant à préserver n'importe quelle loi sociale, qui sont décrites par les élites systématiquement privilégiées comme étant des ...privilèges.

Mais, comme l'a souligné tout particulièrement Ryszard Bugaj27, lors des accords de la « Table ronde », les élites de « Solidarnosc » ont décidé que la gauche ne devait pas exister, qu'elle était inutile.28 Donc, on a accordé ce terrain politique aux ex-communistes, ce qui fut la meilleure solution pour la droite. Dans un pays où l'on rend à l'Eglise des bâtiments d'utilité publique en se basant sur des droits de propriétés datant du Moyen-Age, on n'a jamais rendu au Parti socialiste polonais ses biens confisqués lors de son absorption forcée dans le Parti ouvrier unifié polonais (communiste) en 1948. On l'a fait en Tchéquie où la social-démocratie a retrouvé ses biens, ce qui lui a permis de participer à égalité à la vie politique. Le Parti socialiste polonais, privé de moyens, a donc été forcé de conclure une coalition avec les ex-communistes, ce qui l'a amené en finale à la non existence, dont il lui sera difficile de se sortir.

Il existe aussi une règle historique. Les pays sortant du communisme vivent un tournant historique vers la droite, et ceux qui, comme le Portugal ou l'Espagne, sortent du fascisme, évoluent vers la gauche. L'aveuglement idéologique provenant de ce « balancement historique » est tel en Pologne que dans un manuel d'histoire pour la quatrième année de l'école primaire, on écrit que des milliers de personnes sont mortes pendant l'occupation hitlérienne. Cela afin que ce chiffre ne permette pas de constater un nombre de victimes plus élevées que celui de Katyn29. On enseigne aux jeunes lors des leçons d'entreprenariat dans les lycées, que les chômeurs sont des personnes qui ne veulent pas travailler. Dans l'article 13 de la Constitution, on met un signe d'égalité entre communisme et fascisme, et on introduit dans le code pénal l'interdiction de porter et de montrer publiquement les symboles traditionnels du mouvement ouvrier.

L'inondation massive qui se produit actuellement en Pologne constitue une excellente occasion pour le Premier ministre de se présenter en imperméable et en bottes de caoutchouc partout où l'on aurait plutôt besoin de pompiers, et pas d'un premier ministre. Mais cela donne l'impression d'avoir affaire à un politicien engagé et compatissant, qui vit la vie de sa nation. Et dans les reportages, ce ne sont plus les personnes ayant subi l'inondation qui sont les héros, elles ne constituent plus que l'arrière-fond derrière le Premier ministre, bon maître de maison.

Voilà une nouvelle espèce de politique. La politique de l'apparence. Sans aucun contenu réel. Cela renforce le pressentiment que les élections ne sont qu'une espèce de casting, dans lequel on place ceux qui devront jouer le rôle des compatissants, sensibles, bons, courageux, président, ministres, maires. Tant que la société sera passive, apathique, soumise, ce seront ceux qui jouent le mieux leur rôle qui prendront les places.


Qu'en sortira-t-il ?

Indépendamment du fait de savoir, si sur la scène politique polonaise, on aura encore affaire à deux, trois ou quatre partis, chacun d'eux restera virtuel, isolé du corps social, séparé des réalités vécues par le citoyen lambda. Les élections permettent de savoir qui va faire exactement la même politique que son prédécesseur. Car nous avons affaire à un choix de personnes et non de programmes. Personne ne lit plus les programmes, et on n'essaie même plus de prétendre en avoir un. Les débats, si jamais il y en a, se limiteront à des échanges plus ou moins retenus de méchancetés. Et les tentatives de changement visent à limiter le pluralisme déjà fort limité par une modification de la loi électorale. Il est déjà difficile pour les partis plus petits de se faufiler dans les circonscriptions où il y a moins de sièges à obtenir. Mais lorsqu'on aura introduit les circonscriptions à un siège, seuls deux partis resteront sur le devant de la scène. La majorité silencieuse n'est aujourd'hui pas représentée, et n'étant pas en état de s'identifier avec les partis présents, elle ne prend pas part au vote. La loi électorale majoritaire fera en plus que ceux qui auront voté pour les partis plus petits ne seront pas représentés.

Il y a encore une autre idée en cours pour limiter le rôle de tous les partis, hormis PO, et qui est toute aussi démagogique que la loi électorale majoritaire, c'est celle de renoncer au financement des partis politiques sur le budget de l'État. Il est évident qu'un parti gouvernemental, sans financement public, peut compter sur « l'appui » du business, alors que les autres devront faire des campagnes économiques, ce qui au moment où domine la politique des « Public Relations » ne pourra se terminer que par leur défaite.

Les campagnes électorales constituent le seul moment où les groupes politiques plus petits, et surtout moins connus, peuvent se présenter. Mais ce n'est qu'en théorie. Déjà depuis un certain temps, les campagnes électorales sont menées dans différentes classes. Dans la classe business, on présente les principaux prétendants, alors que les autres doivent accepter de siéger ramassés dans la classe touriste. Comment dans cette situation les électeurs sauraient-ils pour qui voter ? Le contrôle politique sur les médias publics et privés par les géants crée une situation où le spot publicitaire d'un parti est difficile à relier à un programme. Le résultat est que les gens votent pour le candidat qui reçoit un appui dans leur programme télévisuel préféré ou de la part de leur présentateur préféré. Cette médiocratie donne aux propriétaires des stations de télévision un pouvoir comparable à celui des ministres et des présidents. Un tel type de pouvoir empêche à un Berlusconi enfreignant constamment la loi d'éviter toute responsabilité pénale.

Les politiciens sont devenus des célébrités, des proches habitant quasiment chez nous, des personnes que l'on voit incomparablement plus souvent que nos vieilles mères ou vieux pères. Qu'est-ce qui a fait que nous les aimons tant ? Pourquoi croyons nous en eux, alors même que nous considérons avec grand mépris le métier de politicien ? Le résultat collectif du syndrome de Stockholm. Un ensorcellement collectif. Quand on est si fréquemment et de façon si proche en telle compagnie, il devient facile de s'identifier à cette personne, comme on le fait pour le héros d'un feuilleton télévisé que l'on apprécie.

Ce modèle d'hypnose collective ne pourra être brisé que par celui qui réussira à séparer les gens de leur téléviseur. Et ce sera certainement quelqu'un de gauche. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les méthodes pleines de rage et de colère employées par les Grecs, mais on doit reconnaître une chose : ils ne regardent pas beaucoup la télévision. Et parce qu'ils ne la regardent pas, on sait qu'ils deviennent en général plus intelligents.


Piotr Ikonowicz, Varsovie, juin 2010


•    Journaliste, juriste. Ancien militant clandestin de « Solidarnosc » avant 1989. Un des fondateurs en 1987 dans la clandestinité du Parti socialiste polonais. Arrêté à plusieurs reprises à l'époque du « socialisme réel » puis aussi après 1989, pour s'être opposé aux expulsions de locataires handicapés. Président de la Chancellerie de justice sociale. Dirigeant de la Nouvelle gauche.

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1NDLR : PO : parti libéral de centre droit ; PiS : parti traditionaliste catholique et plutôt nationaliste, marqué par une relative sensibilité sociale.
2NDLR : PSL : parti agrarien formé au XIXe siècle et qui a été associé aux communistes avant 1989, avant d'évoluer sur des positions de centre-droit aujourd'hui. SLD : parti créé à l'origine par l'aile « libérale » de l'ancien parti « communiste » (PZPR) au pouvoir avant 1989, et qui se positionne aujourd'hui sur une ligne social-libérale et atlantiste. Même si son candidat aux élections a légèrement infléchi le ton vers la gauche, au grand dam de la majrotié de ses notables.
3 Cf. http://wiadomosci.gazeta.pl/wiadomosci/1,53600,2407765.html
4 NDLR. Accident d'avion où mourut le président de la République, Lech Kaczynski, et 95 autres personnes, parmi lesquelles 1/3 des membres de la direction du PiS, la totalité de l'état-major de l'armée, plusieurs dignitaires politiques d'autres partis, des membres d'associations d'anciens combattants et les membres de l'équipage de l'avion.
5http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Jan_Jakub_Wygnanski
6 Le Prof. Czaplinski dans Diagnoza spoleczna za rok 2009, informe que 46% des ménages éprouvent des difficultés à payer leur loyer. A télécharger sur :
http://www.telepraca-dopiewo.pl/pl/lokalny_osrodek_aktywizacji_zawodowej/raporty_badania.html
7 NDLR. Néologisme inventé dans le parti PiS pour désigner péjorativement ceux qui se présentent comme étant capables de juger la réalité sur la base de leur diplôme.
8 NDLR. Il s'agit des vieilles femmes des villes de province symbolisant une Pologne traditionnelle, pauvre, marginalisée, catholique bigote, nationaliste.
9NDLR. Constatons toutefois qu'à force d'endurance personnelle, et malgré les réticences des notables de son propre parti, le jeune Napieralski a réussi à atteindre au premier tour des élections le score de 14% des voix environ, en grande partie dans les couches jeunes, rurales et pauvres de la population, ce qui semble signaler le retour d'une sensibilité de gauche sociale sur le devant de la scène. Et ce qui a dors et déjà forcé les deux candidats restant du deuxième tour à se référer explicitement pour la première fois depuis 20 ans, aux idées de gauche, et à accepter la proposition lancée par Napieralski d'une table ronde nationale sur le futur du système de santé. Exit donc les projets de la droite de privatiser à la hussarde ce secteur.
10Idem.
11NDLR. Slogan en vigueur sous l'ère Gierek (1970-1980), lorsque le « pouvoir populaire » renonça à l'idéologie de la lutte des classes au profit d'un socialisme censé désormais unir toute la nation par-dessus des clivages sociaux « dépassés ».
12NDLR. Slogan rassembleur lancé par Gierek pour mobiliser la société dans un effort censé garantir à travers la fierté nationale l'objectif de l'amélioration des conditions de vie des individus.
13NDLR. Parti de fait quasi-unique qui gouverna le Mexique depuis l'entre-deux-guerres jusqu'aux années 1990.
14NDLR. La constitution polonaise accorde une primauté au parlement ce qui limite le pouvoir du président de la République et renforce celui de premier ministre. Ce qui explique pourquoi le premier ministre actuel, Donald Tusk, leader incontesté de PO, n'a même pas envisagé d'être candidat aux élections présidentielles actuelles, laissant son parti appuyer la candidature de l'assez terne Bronislaw Komorowski.
15NDLR. Bien que n'ayant pas réussi à être élu président de la République, en 1990, Tyminski avait réussit à battre au premier tour le premier ministre en exercice, Tadeusz Mazowiecki, ouvrant la porte au second tout à l'élection par défaut de Lech Walesa.
16NDLR. La campagne de propagande du PiS pour la décommunisation radicale s'appuyait sur le soupçon que les cercles aux pouvoirs avant 1989 avaient conservé des positions clefs dans l'économie, les services secrets et l'administration suite à une politique de collaboration secrète, lancée dès avant 1989, avec les leaders pro-occidentaux de la dissidence qui provenaient eux aussi à l'origine de la « famille » communiste, et qui monopolisèrent les postes politiques et médiatiques après 1989. Cette vision d'une alliance de tous les « enfants de la haute nomenklatura » s'appuyait sur des faits réels, mais elle échoua par absence de réflexion sur le fait que c'était dans la logique même du capitalisme qui recycle n'importe qui pourvu qu'il en ai les moyens et qu'il accepte les règles du marché et de la propriété privée des moyens de production et d'échanges. Ce qui était bien le cas de tous ceux qui étaient parvenus au pouvoir grâce à l'ascenseur social communiste, mais qui voulaient désormais débarquer à l'étage : pouvoir personnel, individualisation et consommation débridée.
17Le mouvement « Autodéfense « d'Andrzej Lepper, qui se proclame de « gauche patriotique », s'est bâti dans les luttes sociales et les violences de paysans surendettés. Parvenu au pouvoir en 2004 au sein d'une coalition avec le PiS, il renonça alors assez largement à son radicalisme social, ce qui mena son parti vers l'effondrement d'où il n'est pas parvenu à sortir jusqu'à présent.
18NDLR. Après avoir cherché à courtiser l'Eglise chaque fois qu'elle se trouvait au pouvoir.
19NDLR. Alors chef de la SLD et futur président de la République.
20cf. Czaplinski, op. cit.
21NDLR. Il est trop tôt pour savoir si le succès personnel de Napieralski au premier tour des élections de juin 2010 et qui a pu devenir candidat du parti à la suite du décès du candidat officiel de la SLD, Jerzy Szmajdzinski, dans l'accident de l'avion présidentiel, réussira à forcer les notables « ex-communistes » de la SLD a accepter de revenir vers une rhétorique sociale de gauche. Il est en tout cas évident que le candidat de la SLD est parti d'une estimation d'intentions de vote oscillant autour de 5% pour finalement atteindre 14% des voix grâce à la mobilisation d'électeurs de gauche dormants depuis des années car déçus par l'élitisme de la SLD.
22NDLR. Ancien dissident phare avant 1989 issu d'une famille communiste. Créateur en 1989 de l'empire médiatique autour du quotidien « Gazeta Wyborcza », « organe » de référence du changement systémique depuis 1989.
23NDLR. Lors du premier tour des élections présidentielles de juin 2010, la participation s'est élevée à 52% des électeurs inscrits.
24http://www.gazetapodatnika.pl/artykuly/romaszewska_czas_pracy_polakow_jest_najdluzszym_w_europie-a_2981.htm
25http://www.rp.pl/artykul/423286_Praca_na_czarno__wydatki_na_bialo_.html
26http://www.stat.gov.pl/gus/5840_1487_PLK_HTML.htm
27NDLR. Un des dirigeants de l'aile gauche du syndicat « Solidarnosc », négociateur en 1989 de la « Table ronde sociale » censée accompagner la « Table ronde politique » ...mais dont les décisions devinrent caduque dès les élections passées.
28cf. http://www.jerzyrobertnowak.com/ksiazki/jak_oszukano_narod.htm#Spis_tre%C5%9Bci:
29NDLR. Environ 6 millions de citoyens polonais sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale, pour moitié d'origine juive, pour moitié d'origine « aryenne ». L'immense majorité des victimes fut exterminée par les nazis. A Katyn, et lors des exécutions similaires qui eurent lieu suite à la même décision prise au Kremlin au printemps 1940, plus de 20 000 officiers polonais furent exécutés.

Zmieniony ( poniedziałek, 19. lipiec 2010 09:20 )
 
Entre socialismes et dissidences - Un témoignage polonais PDF Drukuj Email
Wpisał Administrator   
poniedziałek, 12. lipiec 2010 09:55



Dans notre précédent numéro, nous avons donné la parole à Piotr Ikonowicz pour qu'il décrive la situation actuelle en Pologne. Mais, en raison de l'itinéraire très spécial de sa vie qui a touché à beaucoup d'aspects éveillant un intérêt particulier pour notre lectorat (Cuba, marxisme, impérialisme, dissidence, socialisme réel, Solidarność, etc.) et qui permet de voir sous un jour très largement inédit les dessous des processus de transformations systémiques en cours en Pologne, nous avons estimé qu'il était nécessaire de lui donner la parole sur ces sujets par le biais d'un entretien. Forme inhabituelle dans notre revue. En effet, Piotr Ikonowicz, par son enfance, nous remémore ce que fut, concrètement, l'immense appel de la Révolution mondiale. Il décrit ensuite, à travers l'exemple polonais, à la fois les errements et les déviations du socialisme réel, mais aussi ses acquis respectables, dont il paya par ailleurs le prix. Il nous explique aussi en quoi la dissidence ne fut pas qu'un rassemblement de purs idéalistes sans ambitions personnelles comme nous avons trop souvent tendance à l'entendre dans les enceintes des institutions aseptisées d'où sortent les « vérités uniques » concoctées à l'usage des « masses ». Dissident ayant fait plusieurs séjours en prison avant 1989..., mais aussi après 1989, Piotr Ikonowicz n'hésite pas à rappeler que ce n'était pas pour en arriver au résultat actuel que les populations de Pologne, comme d’ailleurs, ont accepté un changement de régime qui a été organisé sans véritable acceptation démocratique, selon la technique du « choc ». Choc politique, choc économique, choc social, choc psychologique.

Technique qui semble avoir été bien expérimentée en Pologne et dans l’ensemble des pays de l'Est « ex-communistes », avant d'être généralisée aux pratiques politiques mondialisées et supranationales du présent.


La Rédaction




Entre socialismes et dissidences

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Un témoignage polonais


Été 2010



Entretien avec Piotr Ikonowicz, journaliste, juriste, président de la Chancellerie de justice sociale, dirigeant du parti « Nouvelle gauche »; ancien député, ancien militant de « Solidarność », co-fondateur du Parti socialiste polonais (PPS) reconstitué en 1987, arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions en faveur de l'opposition illégale avant 1989, puis après 1989, pour sa défense active des locataires menacés d'expulsion.



1/ Enfant, tu as vécu à Cuba car ton père y était correspondant de l'agence de presse polonaise. Quelles impressions as-tu retenu de ce séjour ?


Cuba, c'est une expérience très spéciale. Arrivant de la grisaille de ma cité HLM varsovienne de Muranow où, enfants, nous nous amusions dans les ruines du ghetto, je me suis retrouvé dans un monde féérique. La nature tropicale, des gens amicaux et pleins de cœur. Tout passant dans la rue devenait automatiquement un ami, quelqu'un qui me saluait et qui se lançait sans problème dans une conversation. C'était l'enthousiasme de la première étape de la Révolution. Je suis arrivé en 1963, à l'âge de sept ans, c'est-à-dire à peine quatre ans après la victoire de la Révolution. J’y suis allé à l'école où l'on tutoyait les enseignants, et où le véritable respect et la sympathie mutuelle remplaçaient les formes rigides et les convenances. Lorsqu'on allait nous donner nos foulards de pionniers, on nous a amenés un soir à l'aéroport. C'était une nuit de pleine Lune tropicale. Un hélicoptère s'est posé et Fidel Castro en est sorti pour nous nouer autour du cou lui-même les foulards. Chez mes parents les portes étaient toujours ouvertes. Il venait donc chez eux des écrivains latino-américains, des poètes, des révolutionnaires. Les « uniformes vert olives » nous visitaient. Des hommes portant la barbe, le pistolet à la ceinture. Il y a eu parmi eux Ernesto Che Guevara. C'est maintenant que j'en ai conscience. A l'époque, je regardais tout cela avec les yeux d'un enfant et je ne voyais que les uniformes et les barbes.

La Révolution au quotidien, c'était le son permanent des armes qui provenaient des villas voisines dans le quartier de Miramar à La Havane, où nous habitions à côté de villas qui avaient été transformées en internats pour les élèves venant de province. Les bruits des armes se mêlaient à celui des battements sans fin sur des poubelles en métal qui servaient de tambour pour les gens qui vivaient au rythme du denge, du mozambique et du tchatchatcha. Mais, enfant, j'étais aussi capable d'écouter sans m'ennuyer, chez moi, à la maison, ni encouragé ni forcé ni observé, les discours de plusieurs heures de Fidel Castro. Car en plus de la forme qu'il maîtrisait totalement, et qui retenait l'attention, ce qui me fascinait, c'était son message du combat de David contre Goliath, de cette petite Cuba révolutionnaire luttant contre le grand empire des USA. J'écoutais alors avec attention sur un petit transistor les émissions cubaines sur les héros du Vietcong à Dien Bien Phu, ou qui étaient capables de franchir les fleuves et de placer des explosifs sur les positions des Yankees.

Je m'étais tellement imprégné de l'atmosphère du combat contre l'impérialisme de cette petite île qui est devenue ma patrie que, après mon retour en Pologne, lorsqu'il s'est avéré que le président Richard Nixon allait venir nous faire une visite, j'ai écris sur les murs de la ville « Yankee go home » et « Nixon » avec une svastika à la place du « X ». Et quand finalement le milicien du quartier est venu chez nous, ma sœur a vite lavé ma chemise sur laquelle apparaissait Nixon avec la svastika, et elle a montré la chemise lavée avec les traces de couleur. En quittant Cuba, je n'avais qu'un seul rêve : être utile d'une façon ou d'une autre à la révolution mondiale. Et le mieux eût été de pouvoir partir avec ces barbus légendaires vers les montagnes pour combattre tout ce mal et cette injustice dominant le monde. Le socialisme à la cubaine n'était pas seulement bon par rapport au capitalisme qui était mauvais, mais c'était une socialisme intéressant et romantique.

Lorsque les contre-révolutionnaires tiraient dans notre rue à partir de yacht et de bateaux à moteur, ma mère nous enfermait moi et ma sœur Magda, dans une armoire. Il y avait en face de notre maison le Comité de Défense de la Révolution (CDR). Il y en avait un dans chaque quartier. Et lors des cinq années de mon séjour, trois membres de ce comité furent tués. C'étaient des volontaires. Une véritable milice civique. Ils portaient des armes, comme tout le monde d'ailleurs, et ils étaient là pour défendre l'île face à la menace permanente d'une invasion ou d'un sabotage. Moi-même, j'ai vu de mon balcon une Cadillac qui est arrivée et d'où deux hommes sont sortis. Il sont entrés dans le bâtiment du Comité, des coups de feu ont retenti, puis avec un crissement de pneus, ils sont partis vers le rivage à 300 mètres de notre maison où un petit bateau à moteur les attendait. Et malgré cela, il y a eu tout de suite des volontaires pour remplacer ceux qui avaient été tués. Le chef du CDR était un volontaire, de la même façon que ce sont aussi des volontaires cubains qui sont partis par la suite pour l'Angola. La Révolution cubaine n'était ni orgueilleuse, ni trop rigide. Je me rappelle cette scène dans le vieux Havane lors du carnaval. Un jeune homme avait volé un morceau de viande rôtie sur un étal et on l'a attrapé. Un gendarme l'amenait (il n'y avait alors pas encore de véritable police). Le garçon n'avait pas du tout l'air inquiet et il finissait de manger le bout de viande. Il mangeait et se dandinait au rythme du carnaval qui se jouait tout autour, avec les carrosses qui passaient remplis de danseurs et de reines de la samba. Le gendarme qui l'amenait quelque part, lui aussi dansait...

Fidel Castro était aussi un pilote, et une fois il est monté dans un petit avion sans prévenir personne et il a décollé. L'artillerie anti-aérienne a commencé à tirer, tous ceux qui avaient des armes tiraient. Moi, avec un groupe de jeunes de l'internat, j'ai aussi tiré des toits de l'école avec un pistolet. Mais Fidel a réussi à échapper aux tirs et a atterri. Après quoi, il a renvoyé toute la direction de l'artillerie anti-aérienne de La Havane. Car ils n'avaient pas réussi à l'atteindre... C'était un oiseau imprévisible et plein de vie. Le chef de l'Etat le plus célèbre du monde qui jouait régulièrement au basket avec les étudiants de l'université. Alors, après cela, quand en Pologne on se retrouvait devant un Gomułka1 qui s'étouffait sous sa cravate, cela ressemblait à une mauvaise blague du socialisme et de tout ce que je n'aimais pas.



2/ On peut dire que tu as vécu depuis ton enfance dans un milieu de gauche et anti-impérialiste, alors qu'est-ce qui explique finalement que tu aies rejoint ce qu'on appelle l'opposition anticommuniste ?


Après Cuba, le socialisme polonais me semblait faux, sans authenticité. Car je ne parvenais pas à comprendre pourquoi la Pologne populaire pouvait recevoir avec les honneurs militaires le criminel de guerre au Viêt-nam, Richard Nixon. Les privilèges de la nomenklatura me choquaient. Mu par un romantisme de gauche, je travaillais souvent comme ouvrier et je me suis rapidement convaincu à qui le pouvoir appartenait et qui était ici important. Ce n'étaient pas les ouvriers. Lorsque les employés de bureau des usines de radio « Kasprzak » terminaient leur repas, on retirait les fleurs et les nappes des tables. Et alors seulement, nous les ouvriers pouvions entrer. J'avais créé au lycée un cercle marxiste illégal. Pendant plusieurs années, tous les mercredis, de jeunes révolutionnaires se réunissaient dans mon appartement (je suis devenu autonome à l'âge de 16 ans) et nous refaisions le monde. Nous ne savions même pas que nous faisions quelque chose d'illégal. C'est seulement quand j'ai essayé d'éditer un journal scolaire dans mon lycée qu'il s'est avéré que nous avions reçu un refus de la censure, avec tout simplement un tampon et la mention : « Nous ne voyons pas l'intérêt d'une telle initiative ». Donc, mon contact avec l'opposition est devenu quelque chose de naturel. Après avoir travaillé dans différentes usines et aussi au déchargement des wagons, j'ai commencé à subvenir à mes besoins en écrivant et en faisant des traductions. J'avais une machine à écrire et j’y tapais des textes pour ce qu'on appelait « le second cercle » (N.d.T. la presse clandestine). Mais je ne ressentais pas cela comme dangereux.

J'avais surtout des conflits avec cette opposition à cause de son élitisme. Je n'ai pas rejoint le Comité de défense des ouvriers2 (KOR), car s'il est vrai qu'il défendait les ouvriers, il ne les regroupait pas. C'était une période au cours de laquelle en Pologne un débat démocratique avait lieu dans chaque maison et, lors des réceptions, cela se passait dans les cuisines. Il y avait des conflits tendus entre ceux qui, comme moi, avaient lu les classiques du marxisme, et ceux qui connaissaient le marxisme à partir des Principaux courants marxistes de Leszek Kołakowski3. Et dans ces conflits, la perspective de sortir du socialisme n'était pas majoritaire. Nous étions des révisionnistes plutôt que des anticommunistes. Nous reconnaissions les idées pures, que le soit disant pouvoir populaire avait trahi depuis longtemps.

On m'a arrêté pour la première fois lors des « pratiques ouvrières », séjours de travail obligatoire à effectuer dans les usines, et qui précédaient l'admission à l'université. J'avais été envoyé dans l'usine de tracteur d'Ursus et on m'y a arrêté car, c'était juin 1976 et avec un groupe d'ouvriers, nous avions soudé les roues des wagons au rail.4 J'ai passé tout l'été en prison et j’en suis sorti à la suite de la procédure d'appel. Le pouvoir populaire battait alors les ouvriers enfermés dans des cellules, et moi aussi je suis passé par ces bastonnades qu'on appelaient des « promenades de santé », et j'ai expérimenté ainsi le rapport du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) à la classe ouvrière. Mais ce ne sont pas les matraques de la milice qui m'ont enlevé de la tête le socialisme réel, mais un événement qui avait eu lieu en 1974 à Lisbonne. Lors de la Révolution des œillets, je me suis retrouvé avec mon père correspondant de l'agence PAP à Lisbonne. Lors d'un meeting sur la grande place Rocio, comme beaucoup, je suis monté sur un monument et j'ai commencé à parler des réalisations de la République populaire de Pologne. Devant des gens affamés et torturés dans les prisons de la PIDE5, l'image que je transmettais d'un État providence leur semblait comme le récit du paradis. Je me suis cru dans mon rôle pour, en finale, entendre de la bouche d'un anarchiste espagnol que, lors des grèves des mineurs dans les Asturies, la Pologne populaire avait exporté du charbon à l'Espagne de Franco. Tout mon univers s'est écroulé. C'est seulement mon Cuba qui a soutenu le processus de décolonisation et de révolution anti-impérialiste en Afrique et qui a dû, secrètement vis à vis de l'URSS, envoyer ses volontaires. Seul Cuba a cru dans la nécessité de fomenter et soutenir des « centaines de Viêt-nams », comme l'avait écrit Che Guevara. La Pologne populaire, elle, recevait avec les honneurs Nixon, le Shah d'Iran et envoyait du charbon à Franco pour qu'il puisse briser les grèves.



3/ Comment caractériserais tu « Solidarność » des années 1980-82 d'un point du vue social et de sa conception du monde ?


C'était la ligne des usines. C'était un mouvement ouvrier mais, malheureusement, sans parti ouvrier. La structure des Comités de grèves interentreprises, était la structure du pouvoir des conseils. Pendant 16 mois, le mouvement ouvrier, le mouvement de grève cogérait la vie économique en commun dans un grand pays européen, en confrontation avec les structures du Parti. On exigeait la réalisation du principe du pouvoir du peuple inscrit dans la constitution de 1952. Le slogan était « Le socialime oui ! Les déformations non ! ». Et ce n'était pas une échappatoire. C'est comme cela que pensaient vraiment les ouvriers des chantiers navals, et c'est pour cette raison que c'est ce slogan qui figurait à l'entrée des chantiers « Lénine ». A ce moment là, je suis alors passé avec un groupe de jeunes journalistes d'un emploi à l'agence PAP au Bureau d'information du syndicat Solidarność de la région de Mazovie. J'étais correspondant dans la plupart des congrès et réunions de la Commission nationale du syndicat. J'ai vu comment les intellectuels liés au KOR ont cherché à manipuler les ouvriers. A émousser leur radicalisme qui empêchait de conclure un accord avec la nomenklatura du Parti. J'ai vu des ouvriers qui, lors de la Rencontre ouverte des Délégués de Solidarność de la région de Mazovie portaient avec fierté leur mandat ! Le Programme adopté alors d'une « République autogérée », et en particulier la loi sur l'autogestion ouvrière, était une tentative pour faire aboutir la révolution, tant celle de 1917 et que celle de 1956.6 C'est plus tard que le dissident Adam Michnik7 a expliqué que tout cela n'étaient que des ruses pour tromper les communistes. Il ment, car ceux dont il parle n'étaient pas des communistes, et ils n'avaient pas peur de Michnik mais des conseils d'autogestion ouvrière. Si Michnik et ses collègues ont trompé quelqu'un, ce sont les ouvriers. La défaite décisive de Solidarność a été en fait réalisée par les élites, toutes ensembles : cléricales, du Parti et de l'opposition. Ils tenaient dès le début le même langage et ils avaient tous particulièrement peur de « la populace rebelle ».

La conception de la « grève active » qui consistait à contrôler la production au lieu de faire une grève destructrice dans la situation d'une économie de pénurie, a eu des résultats complexes (il suffit de se souvenir de la phrase mémorable du porte-parole du gouvernement visant les grévistes selon laquelle « Le gouvernement arrivera toujours à se nourrir »). On a donc finalement eu l'idée de ne pas interrompre la production, mais seulement de prendre les clefs de l'usine aux directeurs. Les cadres ingénieurs formaient l'avant-garde du « Réseau des entreprises d'avant garde », et ils ont lancé l'idée d'autogestion, de contrôle ouvrier sur l'économie. C'étaient des membres des conseils ouvriers, des ingénieurs, des techniciens qui étaient incomparablement mieux préparés à diriger la production que les imbéciles de directeurs qui étaient redevables de leur nomination uniquement grâce au Parti. Dans les entreprises en grève rien n'a été volé, car la propriété de l'entreprise était devenue la propriété de ceux qui y travaillaient, et du coup, ils étaient capables de la surveiller. Dans les entreprises réalisant la grève active, il n'y avait pas d'alcool. Je me rappelle cette scène émouvante où l'on a attrapé des ouvriers avec des bouteilles de vodka à la porte de l'usine et on leur a donné le choix : ou rentrer à la maison ou accepter qu'on leur casse la bouteille sur leur tête. La majorité a accepté avec le sourire et une tête ensanglantée de se joindre aux grévistes. Les élites avaient alors réellement de quoi avoir peur. C'est Lech Wałęsa qui a prit alors tout seul, et contre l'avis de la majorité des syndicalistes, la décision de lever l'appel à la grève générale au printemps 1981. Ce fut le début de la fin. On discute aujourd'hui pour savoir si Wałęsa était un agent de la police secrète. Moi, ce qui me suffit, c'est de savoir qu'au moment décisif, il a trahi les ouvriers et qu'il poursuit cette trahison jusqu'à aujourd'hui.



4/ Tu as été arrêté plusieurs fois sous le régime de la loi martiale, mais auparavant, tu as aussi eu affaire en Espagne à la police de Franco. Peux tu comparer la police de Franco avec celle de Jaruzelski, et comment caractériserais-tu les différences ?


J'ai vraiment eu peur en Espagne. Les partisans du « Christ Roi » (des milices fascistes) ne blaguaient pas. La police entourait la manifestation et ne laissait sortir personne. Et eux, ils visaient avec leurs pistolets les manifestants, les syndicalistes, ou ils les battaient avec des chaines et des casse-têtes. Je me rappelle que nous courrions d'une église à l'autre avec le slogan « Non à la peine de mort ! », et de vraies balles sifflaient autour de nous. C'est alors qu'on a condamné à mort par étouffement (le garrot espagnol) une fille membre du FRAP, alors qu'elle était enceinte. Je me rappelle qu'ils donnaient des coups à travers les bottins téléphoniques, les serviettes mouillées pour qu'on ne décèle pas ces coups, et je me souviens de l'étouffement dans les baignoires des chambres d'hôtels. Chez nous, dans les années 1970 ou 80, de telles choses ne se produisaient plus en pratique. On pouvait certes donner des coups, mais on ne torturait pas. C'était des coups primitifs, plein de colère, de peur et de ressentiments, mais c'était rarement cruel. Et ces différences sont importantes pour la victime. Les gardiens de prisons et les miliciens nous montraient très souvent leur sympathie et leur solidarité. Ils haïssaient les agents de la police politique (SB) encore plus que nous je pense. Ils avaient été éduqués dans la Pologne populaire à respecter les gens éduqués, et l'obligation de devoir les traiter comme des criminels de droit commun les déstabilisaient. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne supportaient pas la police politique qui nous amenait chez eux. Je me rappelle cette scène d'un procureur militaire dont les mains tremblaient et qui avait des larmes qui lui coulaient sur les joues car il devait procéder à l'interrogatoire d'une jeune fille de 18 ans qui avait un visage subtil et beau, et qui aurait pu être sa fille. Il pleurait en se cachant derrière son manteau lorsque vint mon tour d'être interrogé, et c'est moi qui le réconfortais. J'ai eu l'impression que lorsque nous avons été arrêté dans le camp d'internement ou dans la prison, et que nous avons refusé toute conversation avec la police politique, nous avons procuré une grande joie secrète aux gardiens de prison et aux miliciens.



5/ Que penses-tu de la loi martiale en Pologne ?


Jaruzelski, contrairement à ce qu'il a affirmé n'a ni défendu le socialisme ni l'indépendance, mais il a défendu les postes et le pouvoir pour lui-même et pour ses complices. L'état de guerre a tué l'espoir des ouvriers polonais, de l'intelligentsia polonaise qui s'était associée aux ouvriers, de la majorité de la société. Il a tué l’espoir des prolétaires dans le monde entier selon lequel une révolte ouvrière peut ajouter la démocratie au système de garanties sociales créé par le socialisme réel. L'espoir d'un socialisme par en bas, démocratique, et donc créé par la volonté du peuple et non pas pour l'usage d'une petite élite. C'est pour ces raisons que, sans plus aucune discussion, après la loi martiale, les élites des deux côtés de la barricade ont sans aucune honte rejeté le socialisme et se sont partagées les dépouilles de la privatisation, en transformant les héros de cette période en parias et en bêtes de somme, ce qui dure jusqu'à maintenant. Lorsque quelques années après la fin de la Pologne populaire, j'ai fait un discours au parlement8 en m'opposant aux réformes libérales, une députée de la SLD (« ex-communiste »)9 provenant de l'ancien appareil du Parti, s'est approchée de moi en me lançant cette question dramatique : « Alors pourquoi avons-nous renversé le socialisme ? ». Ce à quoi je lui ai répondu : « Tout d'abord, ce n'est pas vous mais nous. Ensuite ce n'est pas nous qui avons renversé le socialisme mais vous. Et il n'y a plus de socialisme, en revanche, vous, vous êtes toujours là ».



6/ Comment analyses-tu l'évolution des conceptions idéologiques et politiques de Solidarność après la proclamation de l'état de guerre ?


L'Eglise a constitué un élément important pour la formation de la conception idéologique de Solidarność. C'est elle qui s'est faufilée, en profitant du vide idéologique dû à l'absence d'un parti ouvrier. L'éthique du mouvement ouvrier avait déjà été détruite à l'aide de cérémonies officielles, pour lesquelles la participation était obligatoire et non spontanée, et où les chants révolutionnaires devenaient des hymnes à la gloire d'un pouvoir de plus en plus aliéné qui, lors des moments de tensions, faisait tirer sur les ouvriers. Mais le mouvement Solidarność qui comptait plusieurs millions de membres, possédait une dynamique égalitaire et progressiste. Lorsque le vice-premier ministre Pyka s'est rendu chez les ouvriers grévistes des chantiers navals de Szczecin, il a dès le départ dû répondre à une question : « Quel est le prix d'un carré de beurre ? ». Comme il n'était pas en état de donner de réponse, les ouvriers ont refusé de discuter avec le vice-premier ministre. La rébellion du peuple était dirigée contre les privilèges du pouvoir qui était, en fait, si limités que, en regardant avec la perspective de notre époque, on pourrait penser qu'ils étaient ridicules. Mais pourtant, à l'époque, ils soulevaient de la révolte car ils étaient en contradiction avec le principe d'égalité.

C'est la loi martiale qui a fait que le mouvement s'est rabougri. Les élites ont tourné le dos aux masses ouvrières, car les sanctions économiques contre la Pologne se sont révélées plus efficaces que les grèves. Ce ne sont plus les structures syndicales qui faisaient la politique, mais les employés de bureau faisant la course entre le Comité central, l'épiscopat et l'ambassade des États-Unis. C'est sur cette base que le compromis entre élites a été élaboré en vue des négociations de la Table ronde. Solidarność n'était plus qu'un supplément, qu’un ornement, mais n'était plus un sujet du mouvement démocratique de masse. En Pologne, ce ne sont pas les ouvriers qui ont voulu et exigé le capitalisme, ce sont les élites qui l'ont introduit derrière leur dos et sans leur accord. Toutes les grèves qui ont eu lieu depuis la proclamation de la nouvelle République après 1989, ont été dirigées contre les privatisations qui n'ont jamais été officiellement approuvées par les structures de Solidarność. L'ancienne Solidarność, celle qui a compté 10 millions de membres, était opposée aux privatisations, au changement de système, car elle constatait à chaque pas, qu'elle perdrait sa position dans le cas d'un tel changement. Mais le problème est qu'elle n'avait pas de parti ni de mouvement social. Les chefs historiques ont trahi ou, comme Andrzej Gwiazda, ont été mis de côté. Et il n'y avait pas de moyens pour en créer d'autres. Le mouvement ouvrier quittait le devant de la scène en même temps que la classe ouvrière la grande industrie. Et le seul média qui s'est opposé à la privatisation pendant de très nombreuses années, ce fut Radio Maryja, une station radio obscurantiste, d'un catholicisme réactionnaire, mais qui, malgré cela, s'opposait à la transformation systémique basée sur l'expropriation de la propriété des masses et des résultats de leur travail. Il ne restait plus aux masses qu’à prier.



7/ Que peux-tu dire des grèves qui ont précédé la Table ronde de 1989 ? Est-ce qu'il y avait alors « le risque » d'une nouvelle révolte sociale qui aurait échappé à tout contrôle ?


Lorsque nous avons publié avec Józef Pinior en février 1988 notre déclaration, portant le titre de « Révolution démocratique » nous avons prévu avec une étrange exactitude le scénario de changement qui allait se produire. Ce texte nous l'avons publié après la scission qui était intervenue dans la Parti socialiste polonais (PPS) clandestin, en créant la fraction « PPS – Révolution démocratique » (PPS-RD) qui proclamait que des grèves allaient éclater au printemps et qu'elles allaient entraîner un changement de système. Nous avions également annoncé que notre parti allait en prendre la direction. Nous avons tous les deux essayé de le faire, ce qui nous a ramené en prison. Pinior pour sa participation à la grève dans les établissements « Dolmel » de Wrocław et moi pour avoir organisé le meeting de grève à la mine « Bassin minier rouge ». Cet échec à prendre la direction politique du mouvement de grève par la seule gauche d'opposition déclarée devait amener à l'instrumentalisation des ouvriers par les élites engagées dans la conclusion d'un accord entre le pouvoir et l'opposition avec la participation active de l'Eglise.

Nous avons connaissance d'un document dans lequel le primat de Pologne, Józef Glemp, s'adresse au 1er secrétaire du PZPR au pouvoir pour lui demander de refuser la participation du PPS aux négociations de la Table ronde. Les socialistes (marxistes radicaux) ne correspondaient en effet pas à l'esprit des négociations visant à la restauration du capitalisme. Le mouvement de grève n'était pas assez puissant car il n'avait pas de direction. Les grèves éclataient spontanément et avaient surtout comme exigences des revendications économiques. Le pays était alors englué dans l'effondrement économique, avec des dirigeants de Solidarność qui étaient mêlés à des négociations pour participer au pouvoir et qui ne s'intéressaient pas du tout, à la différence de ce qui s'était passé en 1980-81, aux contenus des revendications ouvrières. Les grèves n'étaient dans ce contexte utiles uniquement que pour augmenter la force de négociation des élites de Solidarność.

Et dès que les négociations ont réellement commencé, j'ai moi-même été témoin de la venue d'un certain Alojza Pietrzyk, membre de la Commission nationale de Solidarność, qui est venu pour éteindre la grève dans la mine de lignite de Belchatów, afin de pouvoir retourner tranquillement à la table de négociations avec le pouvoir. Ces conversations étaient leur argument principal. J'ai alors vu 7000 mineurs rassemblés dans un meeting et pleurant de rage, lorsque quelqu'un a commencé à entonner l'hymne national pour annoncer la fin de la grève. Ils chantaient en se sachant manipulés, car ils savaient que l'accord sur les salaires serait pire que ce contre quoi ils s'étaient mis en grève. Car, après la loi martiale, Solidarność n'avait plus cette force ni ce nombre d'adhérents, et surtout cette combativité d'autrefois. On lui avait cassé sa colonne vertébrale et personne n'était plus en état de se lever et de se montrer inconciliant, en soulignant que la chose la plus importante était qu'on avait reçu un mandat de la base. Le syndicat n'était plus qu'un argument dans la négociation aux mains des élites. Et c'est à partir de ce moment là que Solidarność a commencé à refluer et à perdre en importance.



8/ Quel est à ton avis le rôle des services secrets occidentaux dans l'évolution de l'opposition des années 1981-1989 ? Carl Bernstein dans le « Times » a développé la thèse selon laquelle il y aurait eu un plan élaboré en commun entre Reagan et Jean Paul II visant à renverser le communisme ? Que penses-tu de cette théorie ? Considères-tu que le pape était un homme réactionnaire, et de tendance pro-étasunienne ?


Il n'y a jamais eu de communisme en Pologne. Le socialisme réel se basait sur un contrat entre le pouvoir et la société : des assiettes bien remplies contre une absence de démocratie. Mais lorsque la course aux armements a fait que les assiettes sont devenues de plus en plus vides, des révoltes sociales ont commencém visant à obtenir un supplément dans les assiettes. Et quand il est apparu que le pouvoir n'était plus en état de fournir magiquement des biens ou d'organiser de façon rationnelle la production, car il était tué par les dépenses militaires et la rigidité de l'appareil, alors on a commencé à exiger un changement de système. Et le plus simple était de demander que ceux qui n'avaient pas réussi à assurer leurs promesses s'en aillent. Il ne s'agissait plus d'un simple changement d'équipe dans le cadre du système. La première tentative d'en arriver à un véritable pouvoir du peuple dans les années 1980-81 avait entraîné l'adoption de la loi sur l'autogestion ouvrière, avec la conception de la grève active et le programme d'une République autogérée. Lors de la seconde tentative, le système était complètement vermoulu.

Discuter pour savoir qui le premier a donné un coup assez fort pour que le système s'effondre n'a aucun sens. Mais affirmer qu'il a fallu que pour faire tomber l'arbre vermoulu, un jeu mystérieux des services secrets qui seraient en état de faire l'histoire est une absurdité.

Le pape Jean-Paul II n'était pas réactionnaire au sens social de ce terme, mais uniquement au sens de la doctrine de la foi, c'est-à-dire du dogme de l'Eglise. Et cela n'avait aucune influence sur un système social n'importe où. Juste avant la publication pour le centenaire de l'encyclique Rerum Novarum, de l'encyclique Centessimus Annus, on a observé une attaque contre Wojtyla dans le Financial Times de la part d'un certain Wyles qui prévenait que cette encyclique contenait des éléments perturbateurs provenant du fait que le pape polonais avait un esprit communisé en raison de son éducation subie dans la Pologne populaire.

La doctrine sociale de l'Eglise contenue dans cette encyclique et dans Laborens exercens contient beaucoup d'arguments permettant d'aller à la recherche d'un système différent tant du socialisme réel et que du capitalisme corporatiste actuel. Ce n'est pas par hasard que le parti radical paysan « Autodéfense » cite jusqu'à aujourd'hui ce pape qui soutenait qu'il n'était pas obligatoire que ce soit le capitalisme qui succède au communisme. Mais il faut faire une nette différence entre les points de vue et les paroles de Wojtyła, et les opinions et les activités de l'Eglise polonaise. Car cette Eglise a joué un rôle énorme dans la restauration du capitalisme, ce sur quoi, en dépit des apparences, le pape ne pouvait pas et ne devait pas avoir de grande influence, car il s'occupait comme personne d'autre auparavant du monde entier, et pas seulement de la Pologne.



9/ Quelle était la position de la gauche de Solidarność dans les années qui ont précédé la Table ronde ?


Je me souviens que, lors des négociations de la Table ronde10, après dix jours de grève de la faim visant à protester contre le fait qu'on n'avait toujours pas libéré nos prisonniers politiques, nous avons organisé une manifestation du PPS-RD devant le tribunal de Wrocław avec le slogan « Une table aux pieds cassés » et « Kiszczak laisse tomber !11 ». Nous allions au procès de Józef Pinior qui était accusé pour sa participation à l'organisation de la grève dans les établissements « Dolmel ». Une de nos camarades est entrée dans la salle du tribunal avec une jupe faite uniquement en feuilles de palmiers. Pour cette simple protestation au cours du procès, plusieurs d'entre nous furent immédiatement emprisonnés pour avoir manqué de respect envers le tribunal. Le 1er mai 1989, nous avons participé au défilé de la fête du travail à Varsovie au sein d'un groupe de syndicalistes radicaux de « Solidarność 80 »12  et du PPS-RD en criant : « Des élections libres, et pas une mascarade ! ». Dans ce cortège impressionnant qui comptait 10 000 manifestants, nous étions quelques centaines. Nous estimions que lorsque des élections ne sont démocratiques que pour un certain pourcentage, cela devient une farce13, et donc que le compromis de la Table ronde était une trahison. Et ce qu'a fait immédiatement après les élections Balcerowicz avec l'économie, est bien la preuve que nous avions raison.

En 1989, les structures de Solidarność du bassin minier m'ont accordé le titre « d'homme de l'année ». J'étais leur héros. Parce que j'avais réussi avec des camarades à me hisser sur le toit du Comité central du Parti et à y accrocher un slogan exigeant la libération des prisonniers politiques, puis j'avais été mis aux arrêts à Sosnowiec avec l'accusation d'avoir tenté d'organiser une grève des mineurs dans la mine « Bassin minier rouge ». Lors d'une rencontre avec une centaine d'ouvriers, j'avais expliqué que le nouveau gouvernement et son programme constituaient une menace mortelle pour les travailleurs. Mais eux, même s'ils éprouvaient pour moi de la sympathie et du respect, avaient les yeux bouchés et répétaient comme une mantra : « Nous avons cru dans le gouvernement de Mazowiecki ». Aujourd'hui, il ne reste plus une seule mine en activité dans l'ancien bassin minier rouge.

Nous avons élaboré une analyse au PPS-RD qui nous a convaincu que nous nous trouvions devant une chance historique de construire un système de justice sociale. Car la nomenklatura du Parti était en train de tomber dans la poubelle de l'histoire et que sa place ne pouvait pas être remplacée par une bourgeoisie, parce que tout simplement une telle classe n'existait pas en Pologne. Alors on pensait qu'une démocratie, comprise comme un jeu d'intérêts entre différents groupes et classes dans la société pouvait être bâtie, où chaque conflit serait résolu dans le cadre d'un forum installé dans la seconde chambre du parlement, la Chambre du travail (conception provenant du leader socialiste de l'entre-deux-guerres, Niedziałkowski) ou d’une Chambre socio-économique, tel que c'était prévu dans le programme de la première Solidarność (N.d.T. au cours des années 1980-1981). Un jeu de conflits et de compromis successifs entre différents groupes sociaux devait assurer une dynamique équilibrée, car il n'y aurait pas vraiment de classes qui auraient pu confisquer la démocratie et faire de l'État un comité exécutif travaillant à la réalisation de ses propres intérêts. Nous avions oublié cependant que la Pologne était endettée et que le mécanisme d'exploitation et de domination peut être reconstitué par le biais du mécanisme de dépendance extérieure envers les créditeurs et leurs institutions, comme le FMI. Et puis nous ne voulions pas admettre que, dans une société sans possesseurs de capitaux, il était possible d'assurer une accumulation primitive basée sur des décisions politiques créant une classe de propriétaires. Nous nous sommes trompés. Même si nous avons bien analysés les intentions de la Table ronde.



10/ Comment analyses-tu les attitudes de Solidarność, de l'Eglise et du pouvoir du Parti envers toi et tes camarades de la gauche à la veille de la signature des accords de la Table ronde ?


Les élites de Solidarność me considéraient comme un traitre et l'ennemi public n° 1. Car je provenais de la même université de Varsovie qu'eux et de la même opposition. J'avais même été interné dans la même prison que Michnik et Kuroń à Białołęka. Mais j'étais du côté de ceux qu'ils ont trahi et laissé tomber avec facilité pour faire carrière, et gagner des avantages personnels. Ils étaient mes idoles et ils savaient bien que je savais ce qu'ils avaient dit et avaient fait auparavant, et à quel point ils s'étaient écartés de notre itinéraire commun. Un témoin toujours politiquement en activité provoque l'inconfort. Lors de la scission au sein du PPS14, j'ai tout d'un coup « appris » à la fois dans le principal journal clandestin Tygodnik Mazowsze, et dans l'organe central du PZPR, Trybuna Ludu, que j'étais en fait un agent du KGB. J'ai alors commencé à comprendre que ce n'était pas par hasard, et que des gens comme moi gênaient à la fois les vieilles comme les nouvelles élites qui voulaient mentir à la société. La panique saisissait le PZPR. Il avait surtout peur d'un parti de gauche, d'un PPS, qui pourrait leur prendre le monopole du pouvoir. C'est pour cela que, dans la foulée des documents devenus accessibles pendant le processus de lustration anticommuniste, on a trouvé une lettre du Bureau politique du PZPR adressée au Vatican dans laquelle on demandait au Saint-Siège comment il réagirait à la prise du pouvoir par le PPS. Ce qui explique les mouvements de nervosité de la police politique (SB). Ils sont par exemple entrés par les portes et les fenêtres lors du congrès de refondation du PPS, comme dans un film d'action, allant même jusqu'à nous arrêter pendant la conférence de presse devant les journalistes étrangers. Les cadres du Parti étaient morts de peur devant nous, ce qu'a prouvé l'envergure de la pénétration de notre milieu par la police et les filatures visant le journal Robotnik (l'Ouvrier) que nous avions reconstitué comme organe du PPS. Je ne peux pas dire en revanche grand chose de l'Eglise, si ce n'est de rappeler qu'elle s'était opposée à notre présence aux négociations de la Table ronde, ou en mentionnant cette anecdote sur le « héros » de l'Eglise polonaise, le cardinal Wyszyński, qui lors d'un sermon du dimanche avait déclaré : « Ils vous donnent l'école gratuite, ils vous donnent les soins gratuits, et vous allez alors aussi travailler gratuitement ». Voilà quel était leur credo !



11/ A ton avis, quelles étaient les positions de classe des différents protagonistes des accords de 1989 ?


La Table ronde, ce fut un compromis entre élites. Une réunion de brigands précédant l'attaque d'une banque. Ils sont devenus une classe lorsqu'ils ont transformé les résultats des efforts de plusieurs générations en petits morceaux selon la proportion : une usine contre une villa avec un belle voiture et un bon compte en banque. Les cadres du PZPR ont échangé leur pouvoir limité et leurs privilèges matériels assez faibles si l'on regarde avec la perspective d'aujourd'hui, contre un véritable pouvoir qui ne peut être assuré qu'avec la grande propriété privée. Le symbole de ce processus, c'est Aleksander Kwaśniewski qui, pour avoir participé à la « révolution de velours» polonaise a pu accéder à Davos, qui est devenu quelqu'un à Davos, qui a travaillé pour les États-Unis et pour le grand capital en tant que chef de la fraction parlementaire de la SLD, puis en tant que président de la République. Ceux qui sont les véritables créateurs et réalisateurs du capitalisme sauvage polonais sont les mêmes qui ont raté totalement les chances du socialisme. D'abord en gouvernant n'importe comment, puis en détruisant grâce à la loi martiale le mouvement ouvrier, puis enfin, en concluant un accord avec les dirigeants nominaux de ce mouvement lors de la Table ronde.

On oublie souvent qu'il y avait aussi un autre sujet participant à la Table ronde – le Parti paysan unifié ZSL. C'est le seul parti politique existant du temps de la Pologne populaire qui a pu garder tous ses biens et qui continue à participer au pouvoir tout en augmentant la quantité de ses biens. Le PSL, après avoir modifié quelque peu son nom, est devenu une grande entreprise capitaliste qui possède une grande partie du secteur agro-alimentaire. Ce que le parti ne prend pas, ce sont ses membres qui le prennent. Ils gouvernent sans concurrence dans les banques coopératives et les collectivités locales, là où le pouvoir économique se décline en pouvoir politique. C'est en fait un mouvement de classe de l'oligarchie rurale et des petites villes qui n'a jamais hésité à s'associer à tous les partis politiques se succédant au pouvoir, uniquement pour les intérêts particulier de son parti et de ses membres.



12/ Pourquoi personne ne rappelle aujourd'hui que, à côté de la Table ronde politique, il y a eu une Table ronde sociale et une Table ronde syndicale, et pourquoi ne se concentre-t-on que sur la Table ronde politique ?


Car toutes ces petites tablettes sectorielles n'étaient qu'un rideau de fumée. Puisque personne n'a jamais essayé de réaliser les accords qu'on y avait conclus. Le plan Blacerowicz15 a rayé tous les accords sociaux conclus sur ces tables. Ryszard Bugaj, qui a pris part à ces négociations, rappelle encore aujourd'hui avec colère que l'on s'était mis d'accord lors de la Table ronde pour qu'on lance dans toute la société un débat sur les différentes variantes possibles de réforme économique. Alors que le parlement issu des accords de la Table ronde, et où il y avait une majorité de membres de l'ancien pouvoir, a donné après juin 1989 son accord sans sourciller à ce que Balcerowicz reçoive carte blanche. On a appliqué en Pologne, comme dans n'importe quel pays du Tiers monde, le programme standard d'adaptation du FMI. Cela s'est passé dans une situation qu'on peut qualifier de loi martiale économique. On a détruit avec préméditation tout ce qui appartenait à l'État, et on a volé ses biens à l'abri de la loi. Le pays s'est retrouvé submergé par ce qu'on a appelé les « brigades de l'hôtel Mariott », des experts occidentaux qui, pour des sommes énormes, donnaient des conseils comment désindustrialiser le plus rapidement possible le pays. Lors de ces négociations, le fameux spéculateur George Soros est arrivé en Pologne et a offert de l'argent pour former les élites néolibérales. C'est ainsi que naquit au cours de la première phase de transformation systémique la très influente Fondation Bathory. Un militant de gauche originaire de New York, Arthur Lipow, fréquentait le milieu de Soros à l'hôtel Bristol de Varsovie, et il nous a amené la note qu'il avait arrachée et où était écrite en anglais au crayon par Soros lui même, les grandes lignes de ce qui allait se passer. On y trouvait quelques points intitulés « Plan for Poland ». Il est inutile de souligner que ce sont justement ces « quelques points », et non pas les accords conclus avec les experts et les négociateurs sociaux lors de la Table ronde qui furent réalisés.



13/ Quel est ton avis sur les élections de 1989 ? Pour quoi les électeurs ont-ils voté ? Est-ce que le boycott a en partie réussi ?


Le boycott fut un échec, et ne pouvait pas réussir. On avait soulevé chez les gens un immense espoir. Tout le monde voulait participer à des élections, même si elles n'étaient démocratiques que pour 35% des sièges. Les gens ont voté, pour que ce soit comme à l'Ouest. Ils avaient faim de jolies choses, d'étalages bien remplis. Personne ne leur a alors dit que, en remplissant les étalages, le nouveau pouvoir allait leur vider les poches. Personne n'imaginait qu'apparaitrait un nouveau phénomène terrible – le chômage. A la télévision, les artistes connus déclamaient qu’enfin nous nous retrouvions « chez nous ». Et personne ne supposait que bientôt allaient commencer les expulsions de familles entières de leur logement directement dans la rue. Ce n'était pas non plus des élections réelles, en ce sens que l'on n'a pas voté pour un programme réel, mais pour Solidarność, pour les candidats qui figuraient sur la photo à côté de Wałęsa. On a voté pour le changement. Et la situation semblait si mauvaise qu'on pensait qu'elle ne pourrait être pire. Auparavant, les gens ne prenaient plus part aux élections, alors comment auraient-ils pu imaginer que tous ces gens sympathiques qui promettaient tant de choses, allaient décevoir ? La démocratie c'est mieux, ce sera mieux, ont-ils pensé. Le mot privatisation n'est pas tombé une seule fois lors de la campagne électorale. Il n'y avait que des phrases générales. Sur la liberté, sur la communauté, sur la démocratie, sur l'économie de marché qui permet de gagner de l'argent véritable et de choisir le type de bien que l'on veut consommer. Le paradoxe est que les candidats eux mêmes, hormis quelques uns, ne savaient même pas ce qui allait ressortir de tout cela. Et finalement Wałęsa a promis à chacun 100 millions de zlotys, et on peut dire que les gens se sont laissés achetés.



14/ Peut-on dire que Solidarność qui est réapparue en 1989 était la même que celle qu'on avait connu en 1980 ?


En fait, on peut dire que, après 1989, Solidarność n'a pas existé en tant que mouvement social, pas plus que comme syndicat. Elle a été réduite à jouer le rôle de comité électoral de Lech Wałęsa et de ses partisans. Un sigle sur le quotidien Gazeta Wyborcza (Journal électoral).16 Ce n'est pas un hasard si on a réduit la démocratie aux élections et que le premier journal libre se soit appelé le « Journal électoral ». Il s'agissait d'un pouvoir pour les élites, et non pour régler les problèmes sociaux. Les grèves politiques sont devenues impossibles, et les grèves économiques ont été dispersées, car elles n'avaient aucune chance de succès. Parce qu'il ne s'agissait plus d'un pouvoir sans légitimité, qui devait compter avec les ouvriers, car ceux-ci au moins formellement selon ce qui était inscrit dans la constitution étaient censé auparavant exercer le pouvoir. Cette fois-ci le pouvoir fut pris par le capital. Il était donc tout simplement plus facile de fermer les usines qui faisaient grève, et c'est ce qui a commencé à faire peur aux gens. La force de Solidarność avait été sa capacité d'action au niveau des régions et du pays. C'était désormais terminé, il n'y avait pas de direction et, plus important encore, plus d'arme de la grève. Ce fut la fin.



15/ Comment analyses-tu les réactions de la société face à ce qu'on a appelé les réformes du marché en 1989 ? Existait-il une sorte de permission sociale pour la privatisation et la thérapie de choc ? Depuis quand le mot « capitalisme » a-t-il acquis en Pologne une aura positive ?


Au début des réformes lancées par Balcerowicz, alors qu'on n'avait pas encore liquidé les conseils des travailleurs dans les entreprises, il y a eu une réunion dans les établissements « Rosa Luxemburg », qui n'existent plus aujourd'hui, de quelques centaines de représentants des commissions de Solidarność des entreprises et des conseils des travailleurs, en présence de Leszek Balcerowicz qui était alors vice-premier ministre et ministre des finances. Un ouvrier s'est alors levé et a demandé : « Quand et qui a décidé qu'on devait privatiser en Pologne toutes les entreprises ? Est-ce que c'est la société, et si oui, sous quelle forme a-t-elle exprimé sont accord ? ». Balcerowicz est devenu rouge de colère et a répondu à la question par une question : « Et qui parmi vous vit plus mal maintenant ? »... Et alors, une mer de mains se sont levées. Un an plus tard, dans un interview accordé à une journaliste du Sztandar Młodych, Balcerowicz a répondu ainsi à la question de savoir qu'est-ce qu'il ferait quand l'acceptation par la société des réformes du marché et de la privatisation se terminerait. Il a alors donné une réponse désarmante de franchise : La thérapie de choc consiste dans le fait de privatiser et de réformer le plus possible avant que la société ne puisse réagir à ce choc...

Mais jusqu'à aujourd'hui, les politiciens n'aiment pas trop utiliser le mot capitalisme, car il garde une connotation malfaisante, désagréable. La construction du capitalisme dans un pays où il a fallu « nommer » les capitalistes car personne n'avait l'intention de répéter le processus séculaire d'accumulation du capital, était une affaire délicate, ce pour quoi pendant la période de transformation on a préféré utiliser le mot « d'économie de marché » plutôt que de capitalisme. Et ceux qui voulaient apparaître comme étant sensibles aux questions sociales ajoutaient souvent le mot « sociale » à économie de marché.

On a pendant très longtemps essayé de faire croire aux gens que tous pourraient devenir des capitalistes. D'où, au début, ces millions de Polonais qui vendaient tout et n'importe quoi dans les rues sur des lits pliants, puis qui ont occupé des stands dans les bazars, etc. Aujourd'hui, la police et la garde municipale ont chassé des rues ces pionniers du capitalisme. Mais au début, beaucoup de tout nouveaux chômeurs ont vécu de ce commerce, et ont vraiment cru qu'ils allaient pouvoir grâce à cela s'acheter un magasin, et peut-être même un supermarché. Aujourd'hui, ce sont des vagabonds, mais d'où auraient-ils pu savoir que ce n'était qu'une phase transitoire qui allait disparaître très vite ? On a fait croire aux travailleurs qu'ils seraient des actionnaires, on les a achetés avec des actions, des bons de participation qu'ils ont finalement dû vendre pour survivre. L'actionnariat des travailleurs en particulier, des contes d'Esope, ont constitué une méthode particulièrement efficace qui a permis de casser la résistance des militants syndicaux face à la privatisation. Il est intéressant de se rappeler que, juste après la proclamation de la loi martiale, le futur premier ministre Rakowski a, lors d'une conférence de presse devant les journalistes étrangers, déclaré qu'on avait proclamé l'état de guerre en Pologne pour que la société subisse un choc. J'étais à l'époque en prison pour avoir distribué des tracts dans un autobus où l'on m'a arrêté le 17 décembre 1981. Mon avocat, devant le tribunal militaire qui me jugeait, a essayé de me défendre en soutenant que j'étais dans un état de compréhension incomplète. Et il a rajouté : si Rakowski a déclaré que le pouvoir voulait produire un choc, dans le cas de mon client, moi en l'occurrence, cela a pleinement réussi. Nous avons donc eu en Pologne deux chocs successifs, de la part des militaires puis de la part du marché. Tout cela avant que Naomi Klein n'ait parlé de « La doctrine du choc ».



16/ Quels sont les principaux résultats des réformes des années 1990 pour la société polonaise ?


Le plus visible, c'est la polarisation sociale. Puis vient en deuxième position l'atomisation, la rupture des liens sociaux qui dépendaient du marché du travail, la dispersion, le caractère provisoire des contrats de travail. Et enfin, le fait que l'on a retiré aux gens la possibilité de satisfaire leurs besoins économiques élémentaires et vitaux en travaillant seulement les huit heures réglementaires. L'allongement du temps de travail a provoqué la désintégration non seulement des liens sociaux, mais aussi familiaux. On peut rajouter à cela le fait que plus de 70% de la société polonaise ne peut plus profiter des vacances pour se reposer. La fatigue et le sentiment permanent d'être menacé provoquent l'apathie, et la dépression est devenue une maladie sociale. Il est vrai que le nombre des étudiants a augmenté de façon phénoménale, mais c'est au prix de la qualité des études qui se sont multipliées comme des champignons après la pluie avec des universités privées dont le niveau est misérable et dont les diplômes donnent rarement la possibilité de trouver du travail en raison d'une structure économique qui reste peu modernisée.

L'absence de développement du secteur des hautes technologies, la stagnation de la science, tout cela fait que le diplôme et l'éducation ne donnent plus automatiquement de possibilité de promotion sociale. Donc, on se retrouve dans une situation où l'on hérite de la pauvreté, du chômage et de l'exclusion sociale qui domine, car il n'existe plus de canaux efficaces d'ascension sociale. Un élément de cette exclusion sociale, c'est la perte de son travail, la maladie, la baisse des revenus entrainant la perte du toit au-dessus de sa tête. L'accès aux services médicaux est devenu dépendant de la grosseur de son porte-monnaie, et pour la majorité, soigner les maladies graves est devenu ou impossible ou lié à la décision de renoncer à payer des choses aussi importantes que le loyer ou les échéances de ses crédits. Une des manifestations visibles de ce processus, c'est le retour de la tuberculose comme maladie sociale, alors qu'en fait, pendant la période de la Pologne populaire, cette maladie avait disparu. Beaucoup de personnes âgées n'ont même pas l'argent pour acheter les médicaments qui sauvent la vie. C'est pour cela qu'elles meurent, comme on dit chez nous, à cause « de médicaments non achetés ». A côté du chômage, la plaie sociale c'est la perte d'un domicile fixe.

Dans ces conditions, il est impossible de voir naître une société civile. Les gens, par manque de temps, ne peuvent évidemment pas s'engager dans une activité sociale, syndicale, ou politique. Le taux de syndicalisation ne peut dépasser 8%, le mouvement associatif n'existe en fait pas, et il n'y a que 100 000 membres de partis politiques, toutes orientations confondues.



18/ Comment analyses-tu l'état de la gauche sociale après 1989 ?


La gauche sociale en Pologne, ce sont de très petits groupes de militants, mais en fait elle n'existe pas dans la conscience collective de la société. Son activité se concentre sur trois secteurs : le mouvement anti-guerre, le mouvement syndical et l'organisation des locataires. L'apogée de la gauche radicale s'est manifestée lors du contre-sommet à l'occasion du sommet du G8 à Varsovie où l'on a vu 10 000 personnes manifester sous le slogan « Yankees go home ! ». On peut aussi considérer comme relativement importantes, selon les normes polonaises, les manifestations anti-guerre organisées par le mouvement « Stop à la guerre ! » (Stopwojnie). Un des éléments importants de l'activité de la gauche, ce furent les tentatives de créer des syndicats indépendants dans les entreprises privées, en particulier les supermarchés. C'est d'autant plus important que, avec la poursuite de la privatisation, le mouvement syndical se rétrécit. Et les grandes centrales syndicales se comportent de manière passive en ne menant aucune action de grève. Malheureusement, tous ces efforts donnent peu de résultats en raison de règlementations restrictives qui ne défendent pas face aux discriminations visant les militants syndicaux.

Le seul mouvement social qui manifeste une grande dynamique est celui des locataires qui s'opposent aux expulsions comme manifestation de l'exclusion sociale. C'est dans ce secteur que l'engagement de la gauche sociale apporte quelques résultats visibles, mais pas trop importants. Aucun des groupes de gauche radicale n'a jamais réussi à obtenir de succès électoral, ne serait-ce que lors d'élections locales. La réaction sociale à la gauche est négative, car ce mot a été compromis par l'Alliance de la gauche démocratique « ex-communiste » (SLD) qui a mené des politiques néolibérales de droite. Le manque de moyens financiers et de base sociale fait que construire une formation de gauche doit commencer par la construction d'un mouvement social qui pourra constituer sa base arrière. C'est ce que font la Nouvelle gauche, les Jeunes socialistes, l'Alternative de gauche qui se concentrent sur la lutte des locataires. Pendant ce temps là, le Parti polonais du travail constitue une tentative de créer une représentation politique pour un petit groupe radical lié au syndicat « Août 80 ». Cette initiative se concentre sur la lutte électorale. Pour le moment sans résultat. Il y a en Pologne quelques milliers tout au plus de militants de la gauche sociale ayant une certaine expérience. Leur rassemblement dans un groupement construisant de façon conséquente une base au sein des milieux menacés ou touchés par l'exclusion sociale pourrait être un pas dans la construction d'un parti qui aurait une influence sur les opinions et les attitudes de la société.



19/ Comment vois-tu l'évolution de la vie culturelle en Pologne avant et après 1989 ?


La Pologne qui, à l'époque du socialisme réel et de la censure, constituait une puissance culturelle, est devenue aujourd'hui un désert culturel. Ce sont les vaudevilles et les music-hall qui dominent au théâtre. A l'époque de la Pologne populaire, le mois d'octobre était décrété mois du film soviétique, ce dont nous nous plaignions. Aujourd'hui, toute l'année est une année du cinéma américain, de qualité bien pire. Les artistes qui à l'époque de Solidarność, étaient intégralement liés au mouvement social, aux problèmes et à la vie des gens, pratiquent aujourd'hui un art qui n'est pas du tout engagé, qui est tout au plus une production culturelle, et qui n'est pas un art, en ce sens que l'art devrait avoir un sens. Donc la réalité sociale nous fait régresser en arrière, au point où pour savoir comment vivent les Polonais, il ne faut pas lire les livres polonais actuellement publiés, mais la littérature du XIXe siècle : les livres de Hugo, de Zola, de Dickens deviennent terriblement actuels. Il ne nous reste qu'à compter sur le fait que, quand la société se sera réveillée de sa torpeur, les artistes eux aussi se réveilleront de leur léthargie. Il existe cependant chez les gens une faim pour une vraie culture, d'où la grande popularité du festival du film européen et la fréquentation des films de la convention Dogma. Il est évident que la culture est devenue un bien de luxe, on ferme les maisons de la culture et les bibliothèques publiques. Et celles qui existent encore n'achètent plus de nouveaux livres car elles n'en ont pas les moyens. L'exemple classique du caractère de plus en plus chétif de la culture polonaise, c'est de constater ce qui se passe avec Andrzej Wajda qui de la « Terre de la grande promesse » est passé à un genre de réalisation comme « Messire Thadée » ou à ce navet historique qu'est « Katyń ».



20/ Comment expliques-tu que presque tous les pays postsocialistes d'Europe du centre-est soient devenus aujourd'hui les meilleurs élèves des USA et des politiques néolibérales à l'échelle du monde entier ?


Ceux qui étaient les gardiens du « feu sacré » du marxisme-léninisme ont cultivé si longtemps la monoculture intellectuelle, qu'ils ne sont plus capables de faire autrement. Il leur était très facile, lorsque le socialisme réel est tombé, de passer d'un dogme à un autre, néolibéral et conservateur. A cela, il faut ajouter l'activité consciente d'institutions comme la Fondation Bathory de George Soros, qui a créé une véritable école de janissaires de la nouvelle croyance dans le marché. On apprend dans les écoles aux enfants les bases de l'entreprenariat. Lors de ces leçons, ils apprennent que les chômeurs sont simplement des paresseux et que les pauvres sont coupables de faire montre d'une attitude exigeante, postcommuniste. L'argent pour faire des recherches n'est distribué qu'à ceux qui font montre de soumission, et donc les recherches scientifiques dans les sciences sociales qui partiraient d'une position autre que celle favorable au marché ne peuvent être réalisées tout simplement pour des raisons financières. La thérapie de choc a exigé un lavage de cerveau approfondi, mais les sponsors ont été capables de dépenser pour cela ces sommes énormes, car, de leur point de vue, c'était un investissement rentable : comme les Chicago boys au Chili ou les Berkeley boys en Indonésie. Savoir prendre d'assaut une banque exige des cadres compétents, aussi forme-t-on en Europe du centre-est, soumise à la politique néocoloniale de l'Occident et à la colonisation intellectuelle des USA, des cadres néolibéraux. L'Europe a trop longtemps tourné le dos à l'Est, et aujourd'hui, quand cette région entre dans l'UE, l'Europe a déjà adopté le point de vue étasunien sur l'économie.



21/ Et comment expliques-tu l'évolution des élites dissidentes des années 1970 qui sont passées de positions quasi trotskystes à des positions de plus en plus libérales ?


Entre la « Lettre ouverte au Parti » de Kuroń et Modzelewski17 à la ligne de l'actuelle Gazeta Wyborcza d'Adam Michnik, le chemin a été très long, mais il provient de la rupture entre l'intelligentsia et le prolétariat. Au début de l'état de guerre, Jacek Kuroń a écrit du camp d'internement un texte ayant pour titre : « Vous avez une baguette magique » (Macie zloty rog). Il appelait les ouvriers à se dresser à main nue contre les tanks. Et ils ne l'ont pas fait. Les dissidents ont été déçus par les ouvriers et se sont alors tournés vers les ambassades. Ils ont commencé à faire de la politique sans les ouvriers, et ils ont alors trouvé l'appui de l'Occident ainsi que celui de la nomenklatura du Parti. Lorsque j'ai poussé Kuroń à se joindre à notre initiative visant à reconstruire le vieux Parti socialiste polonais PPS (NdT en 1987), il m'a déclaré qu'il n'y adhérerait pas, car nous sommes réactionnaires en voulant nous appuyer sur la classe ouvrière des grandes entreprises. Car, soutenait Kuroń, cette classe est réactionnaire car elle va vouloir défendre ses entreprises. Ces entreprises sont archaïques, il faut les détruire et labourer la terre sur leurs ruines, et à la place, le nouveau système capitaliste va en créer de nouvelles, plus modernes. Sa rhétorique était donc comme avant, révolutionnaire, mais il s'agissait cette fois-ci d'une révolution néolibérale. Avant sa mort, Kuroń a reconnu que son appui à Balcerowicz et à ses folies fut une erreur. Mais la majorité de ses anciens collègues, eux, n'éprouvent aucun regret envers leurs choix. Beaucoup, lorsqu'ils me croisent, baissent le regard.



22/ Est-ce que Balcerowicz est un enfant de la nomenklatura du Parti ou un enfant de Solidarność ouvrière ?


Il y a des gens qui aiment être toujours au centre de l'attention. Monsieur Leszek Balcerowicz est l'un d'entre eux. Lorsqu'il fallait être lecteur du Comité central du PZPR, il l'était. Puis, lorsque les « luttes ont commencé », il est devenu conseiller du « Réseau des entreprises d'avant-garde », la structure la plus révolutionnaire du syndicat, qui soutenait alors l'autogestion ouvrière. Après la chute du socialisme, Balcerowicz n'est pas resté en arrière, mais de nouveau, il a voulu être devant tout le monde et montrer le chemin. Que ferait-il si jamais il y avait un nouveau tournant historique ? C'est un Kubica18 de la politique polonaise. Il prend très rapidement le virage.



23/ Si tu devais faire le bilan du socialisme réel, comment l'estimerais-tu selon ses résultats ? Et quelle a été la base de classe de ce régime dans les années 1944-45 ? Et quelle était-elle en 1989 ?


Les Russes ont ce slogan : « Celui que pense que l'Union soviétique va revenir, n'a pas de tête. Mais celui qui n'éprouve pas de nostalgie pour elle n'a pas de cœur. » J'ai eu une rencontre à l'Ecole supérieure du commerce avec Janusz Lewandowski, l'ancien ministre des privatisations, actuellement commissaire de l'UE pour les questions budgétaires. Analysant les changements positifs selon lui, il a cité le prix des oranges et a calculé qu'un Polonais statistique pouvait aujourd'hui en acheter plus grâce à son salaire qu'à l'époque de la Pologne populaire. Mais il ne voulait pas discuter en revanche du prix des logements et de leur accessibilité. On a dit qu'à l'époque du socialisme, nous gagnions 100 dollars par mois. Cette comptabilité absurde était basée sur le cours du dollar au marché noir, puisque le zloty n'était pas changeable. Mais si en revanche, on prend en compte les biens et les services du type éducation, santé, vacances, loyers, énergie, etc., ce que l'État assurait ou gratuitement ou contre un prix symbolique, à cause des dotations, alors il s'avère que nous gagnions alors l'équivalent de milliers et pas du tout de dizaines de dollars comme on l'a soutenu.

La majorité des gens qui aujourd'hui ne partent pas en vacances se rappellent avec nostalgie l'époque où ils y partaient, quand toute la famille allait à la mer ou à la montagne. Et ils savent que cela ne reviendra pas. L'ascension sociale de millions de gens de la campagne vers la ville au début de la Pologne populaire a entraîné une augmentation radicale du niveau de vie. Tant que l'on comptabilisait le développement en tonnes d'acier et de charbon par tête d'habitant, et il faut se rappeler que l'UE a commencé à s'appeler à partir de ces deux produits, nous étions concurrentiels. Et un tel développement pouvait être géré, y compris par la nomenklatura. Puis une autre révolution scientifique et technique s'est produite et nous sommes tombés du peloton, nous avons reculé. Mais ce sont quand même les réalisations du socialisme réel qui ont forcé les pays occidentaux à concéder des mesures sociales en faveur de leurs propres sociétés. Et, lorsque nous avons commencé à reculer, c'est aussi l'État social qui, partout dans le monde, a reculé, car il n'y avait plus d'alternative, puisque le concurrent principal était en faillite.

Mais il faut aussi dire que le socialisme polonais n'a pas passé son examen également parce qu'on ne nous a pas permis de trop nous éloigner de la ligne et d'apporter nos propres idées. Le socialisme réel est entré dans l'histoire avec la grande classe ouvrière. Mais il ne faut pas penser que c'est elle qui l'a abattu. Le soulèvement ouvrier polonais a été en fait la dernière tentative de sauver le socialisme, contre la nomenklatura, les Gorbatchev et les Balcerowicz, les Soros et les Reagan de ce monde.



23/ Est ce que les années de la Pologne populaire sont des années perdues pour les Polonais ?


Dans le cadre du système occidental, la Pologne aurait prolongé les plus mauvaises traditions de la République polonaise de l'Entre-deux-guerres. Déjà pendant la nuit de l'occupation, plusieurs partis indépendantistes (parmi lesquels le PPS et le Parti du travail) ont formulé le programme d'une Pologne populaire. Les militants de la clandestinité étaient convaincus que, après le choc de l'occupation, on ne pouvait plus faire comme avant, qu'une rupture morale et politique était nécessaire. Malheureusement, la Pologne populaire fut autre chose que ce dont ils avaient rêvé. Elle est arrivée sur des tanks soviétiques et elle fut stalinienne, puis gomulkienne et enfin gierkienne, mais elle n'a jamais été autonome et démocratique. Lors de l'état de guerre, les ouvriers ont inventé un nouveau terme pour désigner ce pour quoi ils se battaient : « l'indépendance du travail ». Voilà comment devrait être la Pologne, mais elle n'a pas été comme cela et elle est encore moins comme cela aujourd'hui. A l'époque de la Pologne populaire, la sécurité des conditions sociales donnait un sentiment de liberté que la jeunesse actuelle ne peut même pas imaginer. Pour eux, la science et le travail simultané dans un supermarché vont de pair avec la location d'une chambre à quatre. Żeromski appellerait cela la servilisation (zniewolenie).



24/ Pourrais-tu mentionner quelques livres ou articles importants qui, selon toi, devraient être lus pour avoir une image assez objective de ce qui s'est passé à l'époque de la Pologne populaire puis après ? Est-ce que l'état des recherches sociales, historiques et économiques sur les changements systémiques des années 1944-1989 est satisfaisant ? Peux-tu donner une liste d'auteurs pertinents en Pologne et dans le monde ?


Avant tout, je citerai le travail de Jacek Tittenbrun, Les méandres de la privatisation ou lorsqu'on tombe de Charybe en Scilla (Meandry polskiej prywatyzacji czyli z deszczu pod rynnę), celui de Jacek Poznański, Le grand mensonge  (Wielki przekręt). Il faut lire aussi l'édition polonaise du Monde diplomatique, la revue du Pied gauche (Lewą nogą). Mais malheureusement, la majorité des recherches se fait « sur commande », et ce sont donc des travaux apologétiques. Les chercheurs ont peur, et on ne trouve des informations compromettantes pour la Pologne que dans les rapports de l'Union européenne.



25/ Pour apprendre quelque chose sur l'histoire récente de la Pologne et de l'état du développement de la société polonaise actuelle peux-tu donner quelques revues ou sites internet qui s'éloignent un peu, scientifiquement ou politiquement, du carton idéologique général ?


<nowalewica.pl>, <sprawiedliwoscspoleczna.pl>, <lewica.pl>



26/ Comment perçois-tu l'état des médias de masse en Pologne ?


Lorsqu'arrivent les vacances, c'est grâce aux médias que nous apprenons que nous sommes en vacance. La majorité d'entre nous est alors très étonnée, car depuis de nombreuses années elle n'a pas été en état d’en prendre. Les médias sont faits pour ceux qui partent en vacances. Le reste ne compte pas, car ils n'intéressent pas ceux qui achètent des pages de publicité. Il n'existe qu'une seule option politique : néolibérale et cléricale. Tout le reste, ce ne sont plus que des étrangetés ou des anomalies. On est justement en train de vivre en ce moment le combat pour sauver une des dernières reliques culturelles de la Pologne populaire : le Théâtre de la télévision qui est menacé de liquidation, de même que le troisième programme de la Radio polonaise qui a gardé un certain niveau. Mais, hormis cela, c'est la tristesse et le regret qui dominent, c'est à dire le désert.

Jeremi Przybor, le représentant de « l'âge d'or » de la culture polonaise et du cabaret, juste avant sa mort, a déclaré lors d'un programme télévisé qu'il s'étonnait beaucoup qu'on continuât à montrer à la TV ses programmes de cabarets. Cela l'étonnait car ils ont été produits en « collaboration » avec le pouvoir communiste. Il a alors dit avoir l'espoir qu'il allait pouvoir mourir avant de voir que des communistes comme lui soient obligés de porter le brassard avec l'étoile à cinq branches19 cousue sur le manteau. Przybor a tenu sa promesse, il est mort, et le pouvoir a fait passer une loi interdisant les symboles communistes.




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1NDLR. Władysław Gomułka, 1er secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), au pouvoir de 1956 à 1970.

2NDLR. Le premier parti politique d'opposition clandestin de Pologne fut le Parti communiste polonais (KPP), créé dans les années 1960 par un ancien membre du Bureau Politique, Kazimierz Mijal, de tendance maoïste. Ce parti, malgré une implantation non négligeable, ne parvint jamais à mobiliser l'attention autour de lui. C'est l'opposition au départ plutôt intellectuelle et trotskysante qui connut une certaine notoriété, surtout grâce à ses liens avec les milieux gauchistes occidentaux. C'est dans ce milieu évoluant alors vers des positions plutôt social-démocrates que se forma après les grèves et les émeutes de juin 1976, le KOR (Comité de défense des ouvriers) qui se consacra au départ sur la défense des manifestants arrêtés à ce moment.

3NDLR. Leszek Kołakowski (1927-2009), un des principaux penseurs du marxisme révisionniste lors de la crise des années 1955-1958. Il évolua par la suite sur les positions social-démocrates, anticommunistes, puis se rapprocha de l'Eglise catholique. A émigré en Grande-Bretagne.

4NDLR. Suite aux augmentations de prix décidées en juin 1976, les ouvriers de plusieurs établissements se sont mis en grève et ont bloqué à Ursus les trains internationaux Paris-Moscou qui passaient le long de l'usine.

5NDLR. la police politique du régime de Salazar et Caetano.

6NDLR. En 1956, en Pologne, la mobilisation de la société avait poussé le PZPR à accepter des changements politiques, et en particulier, le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, arrêté pendant la période stalinienne, et la création de Conseils ouvriers élus dans les entreprises. Ces changements ont provoqué la tentative d'intervention de l'armée soviétique en octobre 1956 qui fut contrée par la mobilisation massive de la population qui descendit dans la rue et l'intervention diplomatique de la Chine populaire qui envoya un ultimatum à Moscou pour soutenir les changements en Pologne. Quelques semaines avant que les événements de Hongrie ne menacent les bases du camp socialiste. Une fois Gomułka parvenu au pouvoir, la mobilisation ouvrière s'effrita, et à partir de 1958, les Conseils ouvriers qui avaient vu le jour dans 40% des entreprises furent remplacés par des Commissions de l'autogestion ouvrière avec participation des cellules du PZPR et des syndicats aux côtés des délégués en principe directement élus par les travailleurs.

7NDLR. Adam Michnik, un des membres du KOR, issu d'une famille communiste. Il évolua rapidement sur des positions social-libérales avant de prendre le contrôle du pôle médiatique créé à l'occasion des élections de juin 1989 autour du premier quotidien de l'opposition, Gazeta Wyborcza (le Journal électoral).

8NDLR. Piotr Ikonowicz, en tant que président du Parti socialiste polonais (PPS), formation marxiste existant depuis le XIXe siècle et reconstitué en 1987, fut élu comme député associé aux « ex-communistes » de la SLD. Il rompit finalement avec eux devant leurs orientation de plus en plus atlantiste et social-libérale.

9NDLR. L'Alliance de la gauche démocratique (SLD) était le regroupement puis le parti qui fut créé en 1989, lors du congrès de dissolution du PZPR, par les dirigeants de son aile social-libérale.

10NDLR. En 1988, fut formé un nouveau gouvernement « communiste » avec le premier ministre Mieczysław Rakowski qui se lança dans la libéralisation économique et qui engagea des négociations avec les chefs de l'opposition et de l'Eglise. Sa conception d'une « table ronde » aboutit au lancement de négociations portant sur le système politique, social et économique et ouvrit la porte à un pluralisme politique négocié entre les élites intellectuelles et politiques du Parti, de l'Eglise et de « Solidarność »

11NDLR. Czesław Kiszczak était le ministre de l'intérieur de l'époque et un des principaux organisateurs de la Table ronde politique.

12Scission radicale du syndicat « Solidarność ».

13NDLR. Le système électoral retenu en juin 1989 accordait 1/3 des candidatures au PZPR, 1/3 à ses partis « satellites » et 1/3 à et un tiers à l'opposition.

14NDLR. Scission provoquée entre l'aile gauche et l'aile droite du PPS, plus favorable à l'Eglise et aux tentatives de compromis avec le pouvoir.

15NDLR. Leszek Balcerowicz était enseignant jusqu'en 1989 à l'Ecole principale de planification et de statistique, pépinière de cadres du Parti. Il était aussi « Lecteur expérimenté » (Starszy lektor) à l'Institut des problèmes de base du marxisme-léninisme du Comité central du PZPR et fut envoyé parfaire ses connaissances dans les écoles économiques des USA. Devenu conseiller de « Solidarność », il quitta le PZPR en 1982 à son retour des USA, mais continua à former les cadres du régime et de l'opposition jusqu'en 1989, lorsqu'il devint ministre des finances et lança la première « thérapie de choc » sur le modèle mis en place en Bolivie par l'économiste Jeffrey Sachs qui devint un des conseiller de Balcerowicz.

16NDLR. Le premier quotidien issu de l'opposition à être légalisé à l'occasion de la campagne électorale en mai 1989. Dirigé par le dissident Adam Michnik, il allait devenir le quotidien de référence de la transformation systémique, aidé au départ par le quotidien français Libération et promoteur de la thérapie de choc et de la fin du socialisme.

17NDLR. Lettre ouverte écrite sur des bases trotskysantes par deux militants des jeunesses socialistes (« communistes »), Jacek Kuroń et Karol Modzelewski, protestant contre ce qu'ils caractérisaient comme le nouveau caractère de classe de la société polonaise des années 1960, divisée entre une classe ouvrière et une bureaucratie qu'ils n'hésitaient pas à définir comme une nouvelle classe exploiteuse. Autour d'eux, on trouvait alors la plupart des futurs chefs de la dissidence, dont Adam Michnik. Après 1989, Karol Modzelewski quitta rapidement la politique active pour se consacrer à ses recherches de médiéviste, tout en intervenant publiquement à l'occasion et continuant à manifester des opinions marxisantes. Jacek Kuroń, après avoir été ministre du travail dans le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki et chargé en fait de faire passer de façon convaincante la pillule amère des réformes lancées par Balcerowicz, allait prendre des positions de plus en plus critiques à l'égard du capitalisme et de l'évolution de la Pologne. Peu avant sa mort, il ne trouva qu'une petite revue socialiste de Katowice pour publier ses dernières opinions, « Robotnik śląski » (L'Ouvrier silésien), à qui il accorda une interview « Pójdę przeciw kolegom » (je vais aller contre mes copins), traduite en français dans : La Nouvelle alternative : politique et société à l’Est, vol. 17, no 57. Paris, 2002. – 178 p. Peu après, au moment de son enterrement, Adam Michnik, allait rappeler les grands moments de sa lutte contre le régime du socialisme réel, gommant largement son caractère alors en principe ouvriériste, et passant entièrement sous silence l'auto-critique faite par Kuroń lui-même sur sa vie, et son retournement anti-capitaliste et néo-socialiste pourtant proclamé avant sa mort.

18NDLR. Pilote de course polonais.

19NDLR. Allusion au brassard avec l'étoile de David que les Juifs devaient porter en Pologne pendant l'occupation hitlérienne.

 
Dépolitisation de masse et dispariton de la gauche - Analyse du cas polonais depuis 1989 PDF Drukuj Email
Wpisał Administrator   
czwartek, 01. lipiec 2010 16:36



Piotr Ikonowicz*



L'antidote au manque de sentiment, à l'atomisation, à l'indifférence envers l'injustice, c'est l'empathie : la capacité à ressentir un lien avec celui qui souffre, à se placer dans sa situation, à s'identifier à ses pensées, à ressentir ce qu'il ressent. Toutefois, à l'heure de la panique généralisée dans un monde où il est préférable de ne pas aller faire des examens médicaux car de toute façon on n'aura pas les moyens pour se soigner, c'est devenu un exercice difficile ou même impossible. Personne ne veut même imaginer ce que cela signifie d'être rejeté, expulsé, repoussé. Voilà ce qu'on expulse de sa conscience. C'est cette peur de penser qui permet de dénoncer les victimes du système sous les applaudissements de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé. Le spectateur objectif, donc celui qui n'est pas encore totalement paniqué par le théâtre de la vie sociale, se retrouve devant un choix. Ou bien nous sommes face à de gens méchants qui augmentent en nombre et qui méritent d'être punis, sous forme de pauvreté pour leurs péchés, ou bien c'est le système qui fait naître de plus en plus de victimes innocentes, et alors le seul choix rationnel est de s'y opposer avant que le nombre de victimes n'augmente encore. Décidez vous avant qu'il ne soit trop tard. Car les décisions prises une fois l'exclusion sociale accomplie perdent de leur importance.


    La scène politique polonaise en 2010 est toujours loin d'avoir débouché sur une structuration durable. Depuis le début de la transformation systémique, elle a toujours été marquée par l'apparition continuelle de nouveaux partis politiques qui disparaissaient ensuite, pour laisser place à d'autres. Depuis quelques années cependant, on parle de plus en plus en Pologne de la cristallisation d'un système bipartite. Les enquêtes donnent en effet à la « Plateforme civique » (PO) et à « Droit et Justice »  (PiS) plus de 80% des réponses favorables, tandis que les débats publics sont dominés par ces deux formations. Le Parti agrarien polonais PSL, membre de la coalition gouvernementale, comme l'Alliance de la gauche démocratique (SLD)  sont de plus en plus marginalisées dans la vie politique, descendant désormais l'un ou l'autre souvent au-dessous de la barre fatidique des 5% d'intentions de vote. Les agrariens ne font montre d'aucune spécificité idéologique ou programatique et restent à l'ombre de PO. La SLD de son côté ne parvient pas à rivaliser avec le PiS, le principal parti d'opposition sur le thème des exigences sociales ou des attaques visant le gouvernement.

    Pour comprendre la politique polonaise en l'an de grâce 2010, il faut savoir que ni le système partisan ni la démocratie n'ont profondément pris racine dans la société polonaise, et que les partis constituent le plus souvent un phénomène médiatique, virtuel, plutôt qu'une réalité sociale. Il suffit de savoir que tous les membres des partis politiques enregistés dans la République de Pologne pourraient se rassembler dans un grand stade de football. Le parti gouvernemental déclare compter 50 000 adhérents, mais seule une petite moitié de ce nombre a participé aux primaires visant à désigner le candidat de PO aux élections présidentielles. Pun parti regroupant des gens éduqués, bien placés et habitant dans les grands centres urbains, un tel taux de participation n'étonne pas mais nous pousse à réfléchir sur la véracité du nombre des adhérents. Ce n'est pas par hasard non plus si PO compte malgré tout le plus grand nombre de membres, même si les sondages montreraient plutôt qu'elle devrait en avoir beaucoup plus. Il faut en effet réfléchir sur ce mystère qui fait que dans un pays comptant 38 millions d'habitants, le parti qui obtient dans les sondages régulièrement 50% et plus d'appuis ne compterait que 50 000 membres au maximum.


Quels partis post-modernes d'un nouveau type ?
    
    Pour répondre à cette question, il faut d'abord expliquer qui adhère en Pologne à un parti politique, et sur quelle base. Quand on se rend à une réunion du parti politique gouvernemental, on constate que la majorité des présents portent le complet cravate, le costume de travail des bureaucrates. Effectivement, ces gens vont en réunion sur leurs heures de travail. Ce sont des personnes qui doivent leur poste au Parti. Ces partis ressemblent donc à des offices de l'emploi, ses adhérents et les membres de leurs familles trouvent par leur intermdiaire des postes dans la fonction publique, l'administration d'Etat ou territoriale et les entrepreprises d'Etat. On a constaté que le nombre des adhérents des partis politiques a augmenté après la réforme de l'administration régionale qui est passée en 1999 de deux à trois échelons, à l'époque du gouvernement de Jerzy buzek (Action électorale « Solidarité »), ce qui a permis d'augmenter le nombre de postes à pourvoir pour les partis remportant les élections. En un mot, 50 000, voilà le nombre d'adhérents difficile à dépasser, car il n'y a pas plus de postes à pourvoir dans l'Etat pour la nomenclature de n'importe quel parti. Tous les partis gouvernementaux approchent donc de ce nombre d'adhérents, sans pouvoir le dépasser. L'absence de principes idéologiques ou d'idéaux clairs dans les différents programmes aboutit d'ailleurs au fait que ce sont souvent les mêmes personnes qui occupent les mêmes fonctions dans l'administration, tout en appartenant successivement à différents partis gouvernementaux. On peut considérer ce phénomène comme positif sur le plan de la continuité et de l'accumulation d'expérience pour le service public, mais il démontre qu'il existe un rapport utilitaire, pragmatique, pour ne pas dire cynique, envers la politique qui n'existe en fait que pour ces quelques citoyens et citoyennes de la République de Pologne qui se décident à adhérer à un parti politique.

    Cette aliénation et ce clientélisme des partis politiques fait que le prestige politique de la profession de politicien est excessivement bas. Dans une enquête d'opinion, on a proposé une liste de 36 métiers. Le poste de ministre arrivait en terme de prestige à la 34ème position, celui de député à la 35ème, et celui de permanent d'un parti politique à la dernière place, 36ème, tous en-dessous donc de la fonction de coursier (32ème), ou d'ouvrier non qualifié de la construction (31ème) . Cette attitude n'est qu'en apparence contradictoire avec la réaction de la masse de la population à la catastrophe de Smolensk . Même si nous mettons de côté le fait que cette réaction massive a été chauffée par les médias qui ont souvent exagéré le nombre d'assistants aux cérémonies de deuil, le regret réel devant la mort des victimes de l'accident reste un fait réel, qui ne provient pas du fait que les défunts étaient des politiciens mais plutôt des « célébrités ». Des personnes qui étaient tous les jours présentes dans nos demeures, dans les bars et même dans les gares de chemin de fer par l'intermédiaire de la télévision. Ce décalage entre le jugement négatif envers les politiciens en soi, et la tristesse pour le décès de célébrités nous montre encore plus fortement que la politique polonaise est caractérisée par son côté médiatique mais pas par son aspect social.

    Les partis, qui sont absents de notre vie sociale quotidienne, s'invitent en revanche dans notre vie privée par le biais des médias audiovisuels. Cette existence médiatique leur permet donc de ne pas avoir à exister dans la vie réelle de la société. Il n'y a donc pas de larges débats avec la base partisante, car il n'y a tout simplement pas de base. La soumission qui est liée à la dépendance hiérarchique au travail entraîne la discipline de parti, discipline qui remplace la démocratie à l'intérieur du Parti. Les communiqués des partis suivent donc plutôt une voie allant de haut en bas que de bas en haut. Les locaux des partis ne s'ouvrent qu'au moment des campagnes électorales. L'absence d'enracinement des partis politiques au sein de la population qui est elle obligée d'affronter quotidiennement les règles brutales du marché la force à consommer la politique du gouvernement et des pouvoirs locaux, ce qui rend les partis aveugles et sourds envers les problèmes sociaux les plus importants. Hormis une maigre couche de personnes à succès, d'hommes d'affaire, les membres des partis politiques sont en fait des employés occupant des postes sécurisés et financés par les contribuables.
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Les elections polonaises 2010, ou quand la droite se bagarre, ce la gauche qui en profite PDF Drukuj Email
Wpisał Administrator   
czwartek, 01. lipiec 2010 16:18

 

Le nom le plus souvent prononcé par les commentateurs depuis la publication des premiers résultats de l’élection présidentielle est celui de Grzegorz Napieralski, qui a de façon surprenante conquis la troisième place avec 14% des voix.

Article sur les élections présidentielles polonaises de Piotr Ikonowicz, juriste, dirigeant du Parti de la nouvelle gauche  et président de la Chancellerie de justice sociale (association d’aide juridique et militante aux sans abris et aux victimes du non respect du code du travail).

Traduit par Bruno Drweski

 

            J’ai posé la question à un jeune membre de la commission électorale du centre ville de Varsovie pour qui il allait voter. Ce jeune homme, étudiant en physique, m’a répondu que, en tant que libéral, il était plutôt tenté de voter pour Bronislaw Komorowski le candidat du parti libéral PO, Plateforme civique, mais qu’en finale il s’était décidé à appuyer le candidat de l’Alliance de la gauche démocratique SLD, Napieralski. Pour quelle raison ? Car il est moins conservateur et plus anticlérical. Le fait que Komorowski n’ai pas gagné dès le premier tour est dû à l’irruption d’un électorat jeune, qui a réagi à la campagne électorale rafraichissante, progressiste et très respectueuse du candidat de la gauche.

            Certains sondages donnent à Komorowski un avance de 12 points sur le candidat du parti Droit et Justice PiS, qui a remplacé son frère mort tragiquement dans une catastrophe aérienne, d’autres ne lui donnent que 5% d’avance. D’une façon ou d’une autre, les prétendants au fauteuil présidentiel n’ont pas attendu avant de faire des avances à Napieralski. Komorowski a déclaré qu’une gauche était indispensable en Pologne, tandis que Kaczynski a remercié Napieralski pour sa proposition d’une Table ronde de la santé publique. Jusqu’à présent, les deux principaux candidats ont joué au jeu de celui qui va commettre la première erreur et ont évité toute parole dure, et toute déclaration claire. Il aurait été en effet inconvenant de s’étriper dans le contexte de la tragédie de Smolensk et de celui des inondations. Mais toutefois, pour le second tour, les deux candidats vont devoir s’affronter en tête à tête, et parler des importantes questions sociales et économiques, en ne pouvant plus masquer ces débats derrière une phraséologie de concorde nationale.

Il suffit à cet effet de rappeler les deux principaux slogans des candidats pour comprendre le degré de vide offert lors du premier tour par les deux candidats Kaczynski et Komorowski. Komorowski proclamait « La concorde construit », ce à quoi Kaczynski ne pouvait qu’acquiescer, et Kaczynski lui a répondu sans confrontation que « C’est la Pologne qui est la plus importante », ce que bien sûr le vieux conservateur et père de cinq enfants qu’est Komorowski ne pouvait évidemment qu’approuver.

C’est sur ce fond donc, que le candidat de la gauche, qui exige la ratification par la Pologne de la Charte des droits fondamentaux, la légalisation du remboursement de la fécondation In Vitro, le retrait de l’enseignement de la religion dans les écoles, la légalisation de l’avortement et le retour dans les écoles des cabinets de médecins scolaires est apparu doublement clair dans ses choix, en proposant une tonalité de débat à la fois conciliatrice dans sa forme et radicale sur le fond.

            Mais Napieralski était cependant un cavalier solitaire, qui n’a même pas reçu l’appui de son parti. Le politicien populaire de gauche Wlodzimierz Cimoszewcz a appelé à voter lors du premier tour directement pour le candidat de PO, et l’ancien président de la République de Pologne Kwasniewski ainsi que les bonzes de son parti ne l’ont pas aidé dans la campagne. Malgré cela, Napieralski a répondu au défi, et a mené une campagne courageuse, qui a étonné son propre parti, non seulement à cause de son caractère rafraichissant et efficace, mais à cause de son caractère de gauche, ce dont son parti était jusqu’à présent très éloigné.

Car c’est la SLD qui a envoyé les armées polonaises en Irak et en Afghanistan, alors que Napieralski exige leur retrait, position qui a été ouvertement critiquée dès la première soirée électorale télévisée par Kwasniewski. La Charte des droits fondamentaux, c’est le postulat d’aller dans la direction d’une Europe sociale, ce que les politiciens dominant de la SLD ont toujours considéré comme une impossibilité due au fait que la Pologne est trop pauvre pour être sociale.

            Si les sondages à la sortie des urnes annonçant une différence de quelques pourcents entre les principaux candidats se confirment, c’est la participation électorale au second tour du 4 juillet qui décidera du résultat. Les électeurs de PO sont issus des milieux favorisés et apparemment une grande partie d’entre eux sera en vacance à ce moment.

 Mais seuls 25% des Polonais profitent des vacances. Le reste, c’est la Pologne B, une Pologne pauvre, embauchée selon des contrats poubelles, recevant des salaires peu élevés et qui vote plutôt pour PiS. Ce qui peut être décisif. Il ne faut pas non plus s’attendre à un déplacement mécanique des électeurs de gauche en faveur de Komorowski, car Napieralski a lui même annoncé que pendant la période précédant le second tour, il avait l’intention de poursuivre ses activités en voyageant à travers la Pologne pour rencontrer les électeurs et leur demander pour lequel des deux candidats restant ils comptaient voter.

C’est pour lui une excellente occasion de renforcer sa position, car les yeux de l’opinion publique seront tournés sur ce « faiseur de roi ». D’après les sondages actuels, deux tiers des électeurs de Napieralski déclarent leur désir de voter pour Komorowski, mais c’est quand même un tiers qui est prêt à le faire pour Kaczynski. Ce serait donc une faute que de se prononcer pour un des deux candidats, car, par un tel commerce des voix, il risquerait de mécontenter les gens. Napieralski se comporterait intelligemment si, en fin de compte, il appelait les gens à voter selon leur conscience.

            Mais, si l’on veut réaliser le programme progressiste de la gauche tel qu’il l’a formulé pendant la campagne, le candidat de la SLD devra reconstruire et même construire à partir des fondations sa base politique. Kwasniewski a fait déjà part de son espoir que le chef de la SLD donne en « démocrate » au main de l’appareil de son parti les tractations à mener avec PO.  Napieralski ne doit cependant rien à cet appareil, et ce serait une faute de sa part s’il permettait qu’on mette son succès et celui de sa formation aux enchères dans le but d’obtenir quelques avantages ponctuels en se réfugiant dans les bras du groupe politique le plus puissant. La victoire de Komorowski, en particulier dans le cas d’une victoire nette de sa part, aboutirait aussi en fait à amoindrir la position de la SLD en tant que troisième force distribuant les cartes.

            Nous nous trouvons donc devant un débat présidentiel intéressant, dans lequel on aura face à face, Bronisław Komorowski, un homme mal préparé, ce qu’on a pu constater par ses multiples gaffes lors de la campagne électorale, et Jaroslaw Kaczynski, un politicien conservateur qui, suite à la mort de son frère a rejeté le langage de l’agressivité et du conflit, qui possède un quotient intellectuel beaucoup plus élevé et une préparation sur les dossiers incomparablement meilleure que l’oncle jovial Komorowski. Et l’arbitre dans ce débat, ce sera le jeune politicien d’une gauche, qui jusqu’à récemment était rejetée dans les poubelles de l’histoire par les deux principales formations politiques du pays. Et le résultat de moins de 2% du candidat paysan allié à PO dans la coalition gouvernementale, Waldemar Pawlak, semble plutôt montrer que lors des prochaines élections parlementaires, il n’y aura plus que trois et non quatre partis représentés, puisque le parti paysan PSL descend dans tous les sondages au-dessous de la barre éliminatoire des 5%. Est-ce qu’une telle troisième force pourra déboucher sur la naissance d’une gauche européenne moderne sous la direction de son leader Napieralski, c’est à voir, mais le premier pas dans cette direction a déjà été fait.

Piotr Ikonowicz

 


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Dépolitisation de masse et disparition de la gauche - Analyse du cas polonais depuis 1989
Administrator - poniedziałek, 19 lipiec 2010
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